Le “Grand débat”, c’est moi !

Il paraît que le “Grand débat” d’Emmanuel Macron est bientôt terminé. Après avoir vu celui qui a été organisé à l’Élysée sur la question de l’Outre-mer, on peut surtout se demander s’il a un jour réellement débuté…


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Pour répondre à la crise des “Gilets jaunes”, Emmanuel Macron a décidé de lancer un “grand débat” à travers le pays. On en a regardé un, par curiosité : celui du 1er février, sur l’Outre-mer, en présence d’une centaine d’élu·es venu·es de ces territoires.

En début d’après midi, les représentant·es ultramarin·es attendaient sagement le président, dans la salle des fêtes de l’Élysée. Une salle qui a fait parler d’elle, fin 2018 : alors que les “Gilets jaunes” commençaient à parler de leurs fins de mois difficiles, on apprenait qu’Emmanuel Macron avait commandé pour 500 000 euros de travaux pour la retaper, dont 300 000 euros destinés uniquement à installer une nouvelle moquette. Les élu·es présent·es ont pu apprécier le résultat, car ils étaient déjà venus dans cette même salle il y a moins d’un an, en mars 2018. Ils avaient alors été conviés à participer aux “Assises de l’Outre-mer”. Les assises ? Un grand raout où chacun·e devait apporter ses idées pour l’Outre-mer. Une grande concertation, déjà, qui n’a abouti sur rien de bien précis. Rebelote, donc, avec le “Grand débat”, mais, cette fois, sur de la moquette neuve.

 

Une ministre devient animatrice

 

Lorsque le président est arrivé, tout le monde s’est mis debout. Pas au garde-à-vous, mais presque. On a fait mieux en termes d’horizontalité… Macron a débarqué accompagné de sa ministre des Outre-mer, Annick Girardin. Celle-ci n’a-t-elle pas, notamment, pour mission de faire remonter les attentes et les idées des élu·es ultramarins ? Il faut croire qu’elle ne le fait pas, puisque Jupiter a estimé nécessaire d’organiser un échange direct entre ces représentants et lui. Au cour de ce “débat”, la ministre aura donc uniquement un rôle d’animatrice de séance – comme Sébastien Lecornu lors des réunions qui concernent l’Hexagone, ou Marlène Schiappa (ministre à l’égalité hommes/femmes) et Cyril Hanouna lors des débats sur C8.

Inutile de préciser qu’Annick Girardin a immédiatement donné la parole au président pour que celui-ci introduise la séance. C’est lui qui reçoit, c’est lui le patron. “Dites les choses de manière directe“, exhorte-t-il. Du moins dans la limite du cadre fixé. D’abord, aucun responsable associatif, aucun “Gilet jaune”, aucun syndicaliste n’a été convié. Il ne manquait pourtant pas de place, au contraire : comme les élus ayant fait le déplacement étaient moins nombreux que prévu, le ministère a fait rappliquer tous ses collaborateurs pour occuper les chaises vides. Eux ne sont donc là que pour le décorum, et parmi les élu·es présents, quelques-un·es seulement ont obtenu le droit de s’exprimer. Le député réunionnais Jean-Hugues Ratenon (FI) n’a par exemple pas eu l’autorisation de prendre la parole. Il quittera donc cette “mascarade” quelques minutes après son lancement. On comprend mieux pourquoi l’État a refusé de confier l’organisation de ce “débat” à la CNDP (Commission nationale du débat public), dont c’est pourtant la mission : celle-ci a mis au point des méthodes de consultation permettant d’assurer l’impartialité des échanges et la neutralité dans la circulation de la parole. L’Élysée a préféré, pour animer les débats, faire appel à ses ministres.

 

Le chlordécone ? “Il ne faut pas dire que c’est cancérogène”

 

Pendant les deux premières heures, celles et ceux qui en ont eu la permission ont donc parlé, posé des questions, exprimé des inquiétudes. Au terme de cette première salve, Macron s’est placé debout au centre de l’arène, après avoir fait tomber la veste, et remonté les manches de sa chemise – une attitude vestimentaire constante à tous les “débats” auxquels il a pris part. Et il a répondu. À tout. Car il avait apparemment réponse à tout.

L’omniscience présidentielle n’a néanmoins pas convaincu tous ses interlocuteurs. L’exemple le plus flagrant est venu de l’épineuse question du chlordécone. Pour rappel, ce puissant insecticide, utilisé pour lutter contre le charançon du bananier, a été massivement déversé dans les bananeraies antillaises depuis la fin des années 1960 jusqu’en 1993, alors qu’il avait été interdit aux États-Unis dès les années 70 en raison de sa dangerosité (On en avait parlé ici). C’est un peu le Round-up local, avec des conséquences sanitaires encore plus visibles que celles du produit de Monsanto. Ainsi, on attribue à ce produit la très forte prévalence des Antillais·es au cancer de la prostate : elle est tout simplement la plus élevée du monde. Dès 1987, l’OMS a classé le chlordécone comme “peut-être cancérogène pour l’Homme“. Et en 2010, une étude, publiée dans la littérature médicale internationale à comité de lecture, établissait une corrélation entre l’exposition à ce produit et la survenue de cancer de la prostate.

Mais voilà qu’au micro, Macron, professoral, s’est mis à expliquer qu’il ne “faut pas dire que c’est cancérigène, parce qu’à la fois on dit quelque chose qui n’est pas vrai, et on alimente les peurs.” Dans la salle, on entendait que ça s’agitait, sans pouvoir comprendre ce qui se disait : seul le micro du président était ouvert. Mais on devine que les élus de Guadeloupe et Martinique, où l’ensemble de la population est touché par ce scandale sanitaire, exprimaient leur stupéfaction. Parmi eux, le sénateur guadeloupéen et ex-ministre Victorin Lurel a finalement réussi à choper un micro, et a joué à l’ingénu : il a demandé au président d’avoir accès à l’étude, sans doute nouvelle puisqu’il n’en avait jamais entendu parler, prouvant qu’il n’y aurait pas de lien entre chlordécone et cancer. Le président a insisté – “Il n’y a pas de lien établi” –, a donné la parole à la ministre de la santé pour qu’elle confirme, mais aucune étude n’a été citée. “C’est une non-réponse“, a dénoncé Lurel. Il n’en saura pas plus : Macron, maître des horloges et des micros, a finalement enchaîné sur la question de la rénovation de l’habitat insalubre.

 

“Non, les enfants !”

 

Une heure et demi de paroles présidentielles plus tard, les élu·es ont de nouveau eu droit à la parole, pendant un peu plus de deux heures. Puis Macron a sifflé la fin de la partie. Nombre des invité·es n’ayant pas pu s’exprimer, ils se sont mis à réclamer un micro pour pouvoir en placer une. C’est niet, ou presque : Macron a accordé deux questions supplémentaires à l’assistance, pas plus. Et pour s’assurer que sa consigne soit bien respectée, il a confisqué l’ensemble des micros ! “Non, les enfants ! (…) Non, ça marche pas comme ça !” (La ministre, en fond sonore : “Non, ça peut pas marcher comme ça !“). Le président : “C’est moi qui donne le micro ! C’est pas une communauté autogérée !” (La ministre : “Exactement !“). “Je vous demande de vous asseoir. Voilà. Donc, vous vous asseyez. Non, non ! Vous pouvez vous asseoir aussi ! (…) Non, non, c’est moi qui prend les micros !” Et voilà comment le grand manitou s’est retrouvé avec trois micros en mains, alors que plus un seul n’était disponible pour la centaine de convives. Le président n’était pourtant pas si pressé : la journée s’est terminée sur un nouveau monologue de… 70 minutes !

Nicolas Bérard