ZEE, ou la grandeur d’un îlot

Grâce à la règle des Zones économiques exclusives, le moindre petit îlot octroie à son propriétaire des droits souverains sur des centaines de milliers de kilomètres carrés marins.

 

On les oublierait presque, ces minuscules territoires… Ils font pourtant bel et bien partie de la “puissance française” : Tromelin, Clipperton, les îles Éparses, Crozet, Kerguelen, Saint-Paul-et-Amsterdam. Mais à quoi bon retenir l’existence de ces territoires quasi-inhabités de quelques kilomètres carrés ? On peut même se demander pourquoi la France tient à garder sa souveraineté sur ces îles.

Prenons Clipperton. Anciennement nommée “île de La Passion”, elle n’est composée que d’un atoll de moins de 2 km2, perdu dans le Pacifique nord, à plus de 1 000 km de la côte mexicaine. Son altitude maximum est de 4 mètres, à l’exception d’un rocher volcanique qui culmine à 29 m. Qu’y trouve-t-on ? Pas grand-chose, si ce n’est peut-être l’unique lagon d’eau douce au monde – lequel ne renferme aucune richesse biologique particulière. Preuve, d’ailleurs, de l’intérêt tout relatif que porte l’État à l’environnement du site : il a fallu attendre 2015 pour voir, pour la première fois, un élu de la République poser le pied dessus, alors que le territoire est officiellement français depuis plus d’un siècle. Le député en question, Philippe Folliot, tirait d’ailleurs de son voyage un bilan plutôt mitigé : “L’état actuel de quasi-abandon depuis l’occupation des missions militaires Bougainville entre 1966 et 1969 entretient une situation de désolation. La présence de déchets, combinée à l’eutrophisation du lagon donnent la piètre image d’une île poubelle, que l’absence de valorisation, de gestion et protection accentue.

 

Tensions diplomatiques

 

Quarante ans plus tôt, le commandant Cousteau ne se montrait guère plus enthousiaste. Au sujet de cet “insignifiant point sur la carte“, il parlait d’une île “isolée, ingrate“, “un champ de bataille où quelques espèces doivent se battre pour survivre.” “Dessinée symboliquement comme un zéro, elle n’offre de luxe à personne“, ajoutait-il.

 

 

Même d’un point de vue écologique, cet atoll ne présente qu’un intérêt très limité. La flore est presqu’uniquement constituée de cocotiers plantés par l’Homme lors de l’un de ses brefs séjours. Quant à la faune, elle s’est toujours limitée à quelques espèces. Aujourd’hui, 110 000 fous masqués occupent l’espace, avec les crabes, qui sont pour leur part 11 millions.

L’État français, pourtant, réaffirme régulièrement sa souveraineté sur La Passion, en réponse à son homologue mexicain qui estime en avoir été dépossédé. La richesse de ce bout de terre isolé tient en fait en trois lettres : ZEE, comme Zone économique exclusive.

C’est la IIIe convention des Nations unies sur le droit de la mer qui, en 1982, a acté l’existence des zones économiques exclusives. Celles-ci s’étendent jusqu’à 200 milles marins (soit 370 km) depuis le rivage, conférent à l’État côtier des droits souverains sur l’ensemble de la zone concernée, aussi bien au niveau des ressources sous-marines que souterraines. Dans le cas de la minuscule Clipperton, par exemple, cette règle adjuge à la France une ZEE de 435 600 km2, soit plus que la ZEE des trois façades maritimes métropolitaines (345 000 km2) ! Grâce à tous ses petits territoires éparpillés à travers le globe, le France est le deuxième pays au monde en terme de ZEE, juste derrière les États-Unis.

Économiquement, cela est loin d’être négligeable, notamment à Clipperton où la zone est poissonneuse : 10 000 tonnes de thon y auraient été pêchées chaque année depuis 1975, principalement par des bateaux battant pavillon mexicain. Mais les données sont incertaines, et pourraient en réalité être beaucoup plus élevées.

 

Île ou rocher, une nuance d’importance…

 

En 2007, le Mexique a négocié un accord avec la France afin que ses thoniers puissent pêcher dans la zone sans lui payer de licence, comme cela est normalement la règle. D’une durée de dix ans, cet accord a été tacitement reconduit pour les dix prochaines années. Pour parvenir à ce résultat, Mexico a menacé Paris de remettre en cause devant les instances internationale le statut d’île dont jouit actuellement Clipperton, et donc l’existence même de cette ZEE. La législation signale en effet que “les rochers qui ne se prêtent pas à l’habitation humaine ou à une vie économique propre n’ont pas de zone économique exclusive“…

Ces rivalités internationales pourraient finalement servir les intérêt de la recherche. Car pour le géographe Christian Jost, spécialiste de Clipperton, l’un des atouts que pourrait y développer la France serait d’ordre scientifique. “L’installation d’une base scientifique serait d’un intérêt exceptionnel”, estime-t-il, imaginant en faire la “tête de pont pour les études des relations océan-atmosphère et notamment du phénomène El Nino.” . Ce serait aussi un site idéal pour l’observation des effets du changement climatique.

Or l’existence d’une telle base, avec une présence humaine permanente, écarterait La Passion du risque d’être assimilé à un simple rocher, tout en réaffirmant la souveraineté française. Du coup, dans son rapport, Philippe Folliot – assurément plus attaché aux symboles de la “grandeur” française et à ses intérêts économiques qu’aux questions scientifiques et écologiques – indique qu’il ne serait peut-être pas idiot d’investir dans la recherche…

Nicolas Bérard