La parole est aux gourous

Dans son premier numéro sorti en juillet, le magazine Équilibre – sous-titré “L’éveil des consciences” – met à l’honneur des “thérapies” non seulement charlatanesques, mais pouvant dériver en plus vers des pratiques sectaires, selon la Miviludes.

 

On avait pourtant promis de ne pas discuter du travail des confrères. C’était avant de constater que certaines publications seraient capables de mettre en danger de mort ses lecteurs. Sans rire.

À la mi-juillet, une très importante étude parue dans la revue à comité de lecture JAMA Oncology ayant travaillé sur un échantillon de plus d’un millier de personnes atteintes d’un cancer a conclu que celles ayant recours aux médecines dites “alternatives” (en complément d’un traitement traditionnel ou non) avaient un taux de mortalité beaucoup plus élevé que celles qui se cantonnaient aux méthodes validées par la science, comme la chimio.

– “Constellations familiales et systémiques, Chamanisme ou encore Ayurveda…” – “Kamoulox !”

Dans ce contexte, découvrir la sortie d’un magazine réunionnais consacré exclusivement à “La Révolution des thérapies alternatives” avait de quoi nous hérisser les piquants. Équilibre – c’est son nom – annonce la couleur dès la “une” puis l’édito : on y cause de gloubi-boulga pseudo-scientifique, à grands coups de concepts fumeux tels que la “médecine holistique“, les “thérapies quantiques et énergétiques“, une “médecine globale et intégrative“, balancés par des “experts” d’on ne sait trop quoi. C’est creux, ça ne veut rien dire, mais ça fait sérieux : la liberté cosmique vers un nouvel âge réminiscent n’a pas pris une ride.

À l’intérieur, il semble que la rédaction soit assurée par des journalistes, mais aussi par des personnes qui font commerce desdites pratiques : pour vendre son vent, on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

On ne va pas vous démonter toutes les pratiques évoquées dans les pages du magazine : aucune d’entre elles n’est jamais parvenue à démontrer une efficacité supérieure à l’effet placebo, la littérature scientifique est assez foisonnante sur ces sujets ; il suffit de lire le site de l’Agence française pour l’information scientifique pour s’en convaincre : eux se basent sur des études scientifiques sérieuses, et pas sur le témoignage de Micheline, de l’Étang-Salé, affirmant que “Oui, oui, ça soigne !

Si, depuis peu temps, la communauté scientifique prend enfin conscience de la dangerosité de ces “thérapies alternatives” à grands coups d’études et de publications – celle du JAMA en étant l’exemple le plus récent – le risque de dérives sectaires de ces pratiques est en revanche constaté depuis plusieurs années par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes). Et nous avons vérifié : dix pratiques, parmi celles vantées dans Équilibre, sont justement surveillées par la Miviludes ; en fait quasiment aucun thème abordé dans le magazine n’a jamais fait l’objet d’inquiétudes ou de remarques de la part de la Mission.

 

Les “thérapies alternatives”, le piège à gogo idéal

 

Dans son rapport de 2010, la Miviludes met justement en garde : “Le recours aux pratiques non conventionnelles à visée thérapeutique (PNCAVT) est extrêmement fréquent. Il s’agit dans la majorité des cas de méthodes et de théories qui ont pour socle le discours d’un personnage emblématique, qui dans bien des cas présente toutes les caractéristiques du gourou, ou bien des approches de la santé dans l’air du temps et d’inspiration New Age. Ces méthodes sont mises en œuvre le plus souvent par des non-médecins dont une majorité n’a bénéficié d’aucune formation académique. […] Aujourd’hui, force est de constater que les promoteurs de telle ou telle PNCAVT la recommandent pour tout type de pathologie, y compris pour soigner le cancer. […] Les promoteurs des pratiques non conventionnelles ne se contentent plus de vendre des solutions miracles. Le malade est engagé dans un processus d’embrigadement à coups de stages, de séminaires et de livres sur le traitement du cancer. Il devient malgré lui un adepte soumis à un véritable racket. À des soins pratiqués à des tarifs exorbitants peuvent s’ajouter des “produits dérivés” : extraits de plantes, essences de fleurs, crèmes miracles, DVD, livres… Aujourd’hui on constate la formation et la multiplication d’offres de soins proposées par des particuliers ou des structures qui tirent parti des possibilités de publicité offertes par Internet et par le bouche-à-oreille pour recruter de nouveaux adeptes.” Cela rappellera quelque chose à ceux qui ont jeté un œil à Équilibre : la dame chamane vous fait payer une centaine d’euros la journée d’interprétation des rêves ; la formation sur les EFT (une sorte d’acupuncture sans les aiguilles) coûte 390 euros sur trois jours, le même tarif que celle sur le “décodage biologique”, sauf que ce prix n’est valable que pour un “module”, et que pour “décoder”, il faut en suivre six. Une paille…

Chaque année, la Miviludes produit donc des rapports pour faire le point sur des pratiques pouvant dériver, selon elle, vers des mouvements sectaires. Équilibre coche quasiment toutes les cases du bingo :

  • Les “constellation familiales” : “Au cours des derniers mois, la mission a plus particulièrement été alertée par des témoignages inquiétants sur deux types de déviances dans le champ de la santé“[…] “Les méthodes et techniques les plus couramment citées concernent la psycho-généalogie, l’hypnose, la sophrologie, les constellations familiales, la kinésiologie, le rebirth…” (Rapport de 2008) ;
  • Le “chamanisme” : Apparaît dans plusieurs rapports, dont celui de 2009, où il est notamment noté : “Force est de constater que des dérives en matière de chamanisme existent. Des témoignages le prouvent, des poursuites judiciaires ont déjà été introduites en France et à l’étranger et trois signalements de faits graves, parvenus en 2009 à la Miviludes, ont donné lieu à la saisine des autorités judiciaires.” ; 
  • La “médiumnité” : “La Miviludes a réceptionné 47 signalements en 2016 dans le domaine de la médiumnité ou de la “canalisation des êtres supérieurs” (channeling) qui mettent en évidence le développement de la pratique des séances par Skype et l’utilisation des réseaux sociaux à côté des sites et des vidéos de promotion ou d’initiation.” (Rapport de 2017) ;
  • L'”Ayurveda” : “Depuis sa création en 2002, la Miviludes n’a eu de cesse d’alerter les pouvoirs publics et la population sur les risques de dérives sectaires dans le champ de la santé. Les pratiques non conventionnelles présentées comme étant thérapeutiques sous le nom de «médecines alternatives », de «médecines complémentaires », de «médecines douces » ou de “médecines naturelles” connaissent un développement croissant. Dans cet ensemble de médecines, qui couvre quatre cents méthodes, il existe des pratiques ancestrales, telles que la médecine chinoise ou la médecine ayurvédique.” (Rapport de 2010) ;
  • Les “EFT” : Dans son rapport de 2014, la Miviludes explique sa “vigilance” “à l’égard du New Age” : “Il y aurait quelque pertinence à s’interroger sur le caractère intrinsèquement sectaire” de ce mouvement, citant justement, “”L‘EFT” ou technique de libération émotionnelle” ;
  • La “microkinésithérapie” : “Dans le cadre de son audition par la Commission d’enquête, l’Ordre national des masseurs-kinésithérapeutes a fait part de son inquiétude concernant les demandes tendant à l’exercice des pratiques suivantes : “Fasciathérapie, microkinésithérapie, biokinergie, kinésiologie”“, etc. (Rapport de 2014) ;
  • Le “décodage biologique” : “Sous les appellations de “psychobiologie”, “psychogénéalogie”, ou encore “psychobiogénéalogie”, également appelée “mémoire cellulaire” ou “décodage biologique”, se cachent ou pourraient se cacher en réalité des pratiques de soins dévoyées qui peuvent conduire à une véritable mise sous emprise du patient atteint d’un cancer.” (Rapport de 2010) ;
  • La “naturopathie” : citée dans la catégorie “Situation à risque” de la Miviludes ;
  • L'”iridiologie” : “La Miviludes a pu constater au travers des dossiers traités que les pseudothérapeutes ne se contentent plus d’offrir des méthodes de traitement des cancers, mais prétendent pouvoir également diagnostiquer cette maladie avec tout ce que cela peut comporter pour le malade en termes de perte de chance.” Parmi les méthodes évoquées : l'””iridiologie”. (Rapport de 2010) ; 
  • La “nutrithérapie” : “De simples propositions autour de régimes alimentaires promettant amaigrissement, rajeunissement, remise en forme ou guérison peuvent constituer l’approche séductrice facilitant progressivement une mise en état de sujétion en opérant par affaiblissement physique et mental de la personne.” ; Immédiatement après est cité le fondateur de la “nutrithérapie” (Rapport de 2009) ;
  • Jeûne : différents rapports s’inquiètent des pratiques de “jeûnes” et de ses dérives vers des mouvements sectaires.

Pour être complets, il y a bien une pratique citée par le magazine, et qui ne met pas la Miviludes en émoi : l’acupuncture. C’est aussi peu efficace que tout le reste, mais au moins, pour le moment, vous ne risquez pas de finir dans une secte en vous mettant des aiguilles sur la peau. Ni de vous faire plumer – en tous cas, pas trop, ce que les experts de Équilibre ne manqueront pas de faire.

Loïc Chaux