Et les étiquettes, bordel !

Dopage dans l’athlétisme, suite et fin : Le Tangue a pu consulter les motivations de l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD) concernant le contrôle positif aux corticoïdes révélé mardi. La faiblesse de la sanction s’explique par la situation personnelle du coureur, sans papier et sans aucune couverture sociale.


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Lorsque nous avons découvert ce contrôle antidopage positif aux corticoïdes lors d’une course à La Réunion, Le Tangue, qui est un animal suspicieux par nature, a légèrement tiqué : un an, pour des corticos ? Pourtant, selon le Code du sport : “La durée des mesures d’interdiction […] Est de quatre ans lorsque ce manquement est consécutif à l’usage ou à la détention d’une substance non spécifiée. Cette durée est ramenée à deux ans lorsque le sportif démontre qu’il n’a pas eu l’intention de commettre ce manquement ; est de deux ans lorsque ce manquement est consécutif à l’usage ou à la détention d’une substance spécifiée. Cette durée est portée à quatre ans lorsqu’il est démontré que le sportif a eu l’intention de commettre ce manquement.” Notre coureur – nous l’appelions Gérard en début de semaine, continuons-donc – risquait donc deux ou quatre ans. Or, il n’a été condamné qu’à une seule année de suspension. Car, comme le précise le Code du sport un peu plus loin, “La durée des mesures d’interdiction […] peut être réduite par une décision spécialement motivée lorsque les circonstances particulières de l’affaire le justifient au regard du principe de proportionnalité.” Et dans cette histoire, des “circonstances particulières“, il y en a eu. Pas qu’un peu.

C’est vrai que c’est quand même ballot, c’est marqué sur la notice…(source)

Dans Le Quotidien du jour, Gérard explique : “Je souffrais depuis un an à l’époque d’une épine calcanéenne. la douleur était vive. J’avais des migraines. […] Je me suis donc servi dans dans la pharmacie personnelle d’une de mes connaissances.

Aux témoignages, Le Tangue préfère les documents. Il s’est donc procuré le rapport complet de la décision de l’AFLD, dans laquelle sont exposés les arguments de Gérard qui ont servi à motiver sa décision. Des arguments, apparemment, accompagnés d’une photo de sa b…oîte de médocs : “M. … a reconnu, au cours de la procédure, avoir fait usage de bétaméthasone ; qu’il a affirmé avoir agi à des fins thérapeutiques pour traiter un état fiévreux dont il souffrait […], produisant une photographie d’une boîte de bétaméthasone arrow 2 mg ; que M. … a nié toute intention de dopage, soutenant avoir ignoré la présence d’une substance interdite dans ce médicament fourni par un membre de sa famille […] pensant qu’il s’agissait d’un antibiotique.” De plus, “la concentration de la substance retrouvée dans l’échantillon urinaire […] peut apparaître compatible avec l’usage invoqué par le sportif.” Ces explications sont corroborées par le coureur lui-même qui, début 2018, expliquait au Journal de l’Île revenir de plusieurs mois d’arrêt suite à une blessure au talon gauche.

 

Un médoc au pif.

 

Ce qui pourrait passer pour l’histoire un peu bête du type qui prend un médoc sans regarder l’ordonnance avant une course – parce qu’en plus, sur le petit papier qu’on lit jamais dans la boîte en question, c’est bien écrit de faire gaffe quand on fait du sport – est en fait quelque chose de bien moins marrant.

Au moment du contrôle, Gérard vit “sans papiers” (d’identité français, s’entend). Né à l’étranger, il est entré à La Réunion de manière tout à fait légale, mais a décidé de ne plus en partir. Ses autorisations temporaires de séjour ayant expiré, il se retrouve sans la possibilité de voir ses frais de santé remboursés, à vivre de quelques revenus au black et, surtout, avec la crainte d’une expulsion imminente. C’est ce qu’il a expliqué à l’AFLD : “[Gérard] a souligné qu’il se trouvait, au moment des faits, dans l’attente d’un titre de séjour en France et que la précarité de sa situation et de ses moyens financiers ne lui avait pas permis de bénéficier de la sécurité sociale et, partant, d’une consultation médicale pour traiter la pathologie invoquée […] Il a demandé à ne pas être sanctionné en raison de l’importance de l’athlétisme dans sa vie.

Ce contrôle antidopage, du moins aux yeux de l’AFLD, n’est finalement que celle d’un monsieur qui a choisi de vivre à La Réunion avec la trouille de se faire attraper par la police, à qui on a refusé le droit de demeurer en France, qui aime courir et qui, pour soigner un bête mal au pied, a pris au pif le médicament d’un cousin sans savoir qu’il contenait un produit dopant. L’AFLD a décidé qu’un an de suspension suffisait. Mais qu’il aurait quand même pu lire les étiquettes. On ne lit jamais assez les étiquettes.

Loïc Chaux