Et tout ça pour un requin tigre…

Terminée samedi, la campagne de pêche dite “post-attaque” a permis de pêcher un requin tigre dans les environs de l’accident qui a coûté la vie à un pêcheur de bichiques mercredi dernier. Nous voilà bien avancés.


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En 2013, le préfet de La Réunion, Jean-Luc Marx, avait lancé le “dispositif post-attaques”, “une opération de pêche pour tenter de capturer et tuer le squale auteur de l’attaque.” C’est donc devenu, depuis, le réflexe de Pavlov des services de l’État : après chaque accident, envoyer des pêcheurs à la mer pour tenter de capturer le requin fautif et “sécuriser la zone“, comme il nous aura été expliqué plus tard.

La semaine dernière, un pêcheur de bichiques, à Sainte-Rose, a été mordu mortellement par un requin, dont on apprendra plus tard qu’il s’agissait d’un bouledogue d’environ deux mètres. Évidemment, le premier réflexe de la préfecture a été de “déclencher le dispositif post-attaques“. Mais en fait, ce truc-là, ça sert à quoi ? Ben à rien. 

D’abord, lorsque l’on regarde les événements passés, on remarque que les requins fautifs n’ont jamais été retrouvés. Puis que ces pêches n’ont jamais été miraculeuses : si on excepte la pêche effectuée après le décès de Talon Bishop, en 2015, et ses cinq prises – malgré des témoignages parlant de “requins partout” – les campagnes ont souvent été infructueuses. Nous avons donc contacté le Centre de ressources et d’appui pour la réduction du risque requin (CRA), afin de savoir à quoi servait vraiment cette pêche… Rien de nouveau sous le soleil : il vise à “sécuriser la zone“, dans un espace d'”1 mile nautique autour du lieu l’attaque.

Ce coup-ci, on nous a expliqué qu’un “pêcheur professionnel” faisant partie “de ceux recrutés après marché public début 2018 pour le programme réunionnais de pêche de prévention. […] a travaillé en binôme avec un pêcheur professionnel de Sainte-Rose.” Nos deux larrons on donc sorti “un requin tigre mâle de 3,05 m dans la nuit de jeudi à vendredi à l’embouchure de la Rivière de l’Est.” Passons sur le fait que c’est bien, selon l’autopsie, un bouledogue qui a mordu le pêcheur, et que le requin tigre n’est impliqué que très rarement dans les attaques, on retiendra que le coût de l’opération, “pris sur le budget du programme de pêche de prévention” et visant à rémunérer les pêcheurs et payer le transport de la carcasse du poiscaille en vue d’être découpée, a été de 3500 euros.

Une paille… Sauf si on considère que l’opération est bel et bien inutile, et que ces sous-là, comme l’ensemble des budgets consacrés aux pêches dites “préventives“, sont autant de biffetons jetés à la mer. 

 

Éviter de prendre le bouledogue pour un con…

 

Et en plus, ça mord pas des masses. (source)

Le Tangue s’était fait l’écho, il y a quelques semaines, de la publication dans la revue Conservation Letters du docteur en écologie marine (entre autres) Éric Clua. Il y explique notamment l’inutilité des campagnes de pêche dans la réduction du risque (on ne va pas vous refaire toute l’explication, c’est dans l’hyperlien précédent). Nous l’avons donc contacté suite à l’accident survenu la semaine dernière, pour justement évoquer le “dispositif post-attaque” lancé quelques instants après les événements : “Pour moi, l’inefficacité du dispositif est à deux niveaux. Globalement, et mon papier est là pour le prouver, les pêches aveugles ne sont pas efficaces ; et là, c’est bien de la pêche aveugle : ils vont pêcher sur zone, et essayer d’y attraper tous les requins. Ensuite, il faut comprendre la psychologie des requins : ce sont des prédateurs. Ils agissent par surprise : ils cherchent à économiser au maximum leur énergie, ils essaient d’optimiser leurs attaques. Une fois qu’un requin va attaquer à un endroit, il est repéré par la faune locale. Il a été prouvé que lorsqu’un requin tigre arrive à attraper un dugong ou une tortue, il l’a par surprise, et très rapidement, les cibles potentielles se passent le mot, et ont une attitude qui fait que le requin devra dépenser beaucoup d’énergie pour en attraper une deuxième. C’est ce qui pousse ces requins à changer d’endroit. On peut imaginer que ce principe est valable pour le requin bouledogue : c’est un requin opportuniste qui va attaquer à un moment donné, et une fois qu’il a fait son coup, il va se barrer. C’est la psychologie du gros prédateur, qui a réussi une prise, mais qui sait que ça va être difficile de le refaire au même endroit.

Lorsque le “dispositif” avait été créé, certains militants le réclamaient à cor et à cris. Dans son livre “Requins à La Réunion, une tragédie moderne“, Jean-François Nativel, de l’association OPR, expliquait notamment être parti en mer après la première attaque de la crise actuelle, en février 2011, justement pour capturer le requin fautif, sans y être parvenu, mais en en ramenant un autre : “Nous avons été accueillis en héros par une centaine d’amis et quelques curieux, même si certains restaient sceptiques quant à la pertinence de notre action.” Dans une certaine partie de la population, il semble que les expéditions punitives – même si l’auteur des lignes précédentes se défend de tout sentiment de “vengeance” – aient bonne presse. Sauf qu’apparemment, ces expéditions-là n’ont pas grande utilité, comme le dit Éric Clua : “C’est pas en agitant les bras pendant 72h après qu’on va résoudre le problème.” Ou alors, on appelle ça juste une opération de com’.

Loïc Chaux