Jean-Luc Poudroux rattrapé par les SwissLeaks

En collaboration avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), la rédaction du Tangue peut confirmer qu’un certain Jean-Luc Poudroux apparaissait dans les fichiers bancaires confidentiels du scandale SwissLeaks. Le tout frais député est étroitement associé à l’ouverture d’un compte numéroté au sein de la banque HSBC en Suisse dans les années quatre-vingt-dix.


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Décidément, la septième circonscription de La Réunion sent l’oseille. Celle de Thierry Robert, viré de l’Assemblé nationale par le Conseil constitutionnel pour cause de “manquement à ses obligations fiscales“. Et maintenant celle de son successeur, l’expérimenté Jean-Luc Poudroux, de retour justement à la faveur de cette législative partielle.

Grâce à une collaboration avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), Le Tangue est en effet en mesure d’affirmer aujourd’hui que le tout nouveau député (apparenté Les Républicains), est étroitement lié au scandale SwissLeaks. Le nom du nouvel élu réunionnais est en effet associé à l’ouverture en Suisse d’un compte numéroté auprès de la banque HSBC.

C’est quoi, les Swissleaks ?

L’affaire commence grâce à un lanceur d’alerte Hervé Falciani, informaticien dans la branche suisse de la banque londonienne HSBC. Celui-ci découvre au cours de son travail que la banque favorise l’évasion fiscale et décide alors de collecter un maximum de fichiers reliant des noms aux comptes de la banque, entre 2006 et 2007. Il cherche à les communiquer à plusieurs personnes mais son fichier atterrit finalement au journal Le Monde. Devant la masse incroyable d’informations à traiter – plus de 130 000 noms sont impliqués – le Consortium international des journalistes d’investigation met en branle ses cent cinquante-quatre journalistes et soixante rédactions. L’affaire est rendue publique en 2014, et mouille plusieurs grands noms : Gad Elmaleh, Mohammed VI, Valentino Rossi ou Christian Slater. Le cas de ce dernier est d’ailleurs assez proche de celui de Jean-Luc Poudroux, puisque le compte lié à l’acteur américain avait été ouvert et fermé dans les années quatre-vingt-dix, ce qui aux yeux de la loi, lui permettait d’échapper à la moindre enquête. Trouver un point commun entre Christian Slater et Jean-Luc Poudroux, il n’y avait que Le Tangue pour vous l’offrir. Profitons-en d’ailleurs pour remercier l’ICIJ de son aide dans notre enquête, et pour faire un peu de teasing : Jean-Luc Poudroux n’est pas le seul nom réunionnais à apparaître dans les SwissLeaks. Et pour les suivants, on connaît les sommes…

N. B. : L’affaire est parfaitement bien résumée ici.

Évacuons tout de suite l’hypothèse d’une nouvelle destitution : au vu de l’ancienneté des faits, et quelle que soit sa responsabilité, Jean-Luc Poudroux ne sera pas inquiété par la justice, grâce au principe de la prescription. À moins, évidemment, que l’argent planqué sur ce compte n’ait servi à financer une entreprise terroriste ou des achats d’armes. Ce qui nous paraît quand même peu probable : Poudroux, c’est pas Al Capone non plus.

 

99,8% de comptes non déclarés aux impôts

 

Quoi qu’il en soit, les informations que nous nous sommes procurées sont extrêmement précises. Selon les fichiers exploités par l’ICIJ, le compte bancaire en question a été ouvert en septembre 1992. Jean-Luc Poudroux était alors maire de Saint-Leu depuis trois ans et Conseiller général depuis quatre. Un élu en responsabilité donc. Il apparaît ensuite que ce même compte a été fermé en mai 1999. À ce moment, JLP était toujours maire de Saint-Leu, mais il était aussi devenu président du Conseil général. Se posent alors un certain nombre de questions, auxquelles Jean-Luc Poudroux n’a pas répondu, puisqu’il n’a pas donné suite à nos multiples demandes d’interview sur le thème de la moralité en politique. Tant pis, nous allons essayer de le faire à sa place.

D’abord, ce compte a-t-il été dûment déclaré aux services fiscaux ? Nos informateurs au sein de l’administration réunionnaise n’ont pas été en mesure de nous l’indiquer. Il faut donc se référer aux statistiques de SwissLeaks pour se faire un avis. Il s’avère en effet, que 99,8% des comptes mentionnés dans ce fichier n’étaient pas dûment déclarés aux autorités fiscales compétentes ; pour faire simple, le compte en question a une chance sur cinq cents d’avoir été déclaré. Possible, donc, mais peu probable. L’ICIJ, qui a traité la masse considérable des fichiers SwissLeaks, nous a expliqué que plusieurs indices semblaient, dans ce cas précis, montrer une volonté de dissimulation. Le fait que le compte soit un compte “numéroté”, donc théoriquement anonyme, apporte une première réponse. Car rien n’oblige un client à se cacher. N’importe quelle banque, en Suisse ou ailleurs, vous ouvrira un compte sous votre nom si vous ne demandez pas le secret. Ensuite, les documents consultés indiquent que le titulaire de ce compte a demandé expressément que les courriers de HSBC ne soient pas envoyés par la Poste à son domicile, mais retenus à l’agence en Suisse. Ce qui, toujours selon Will Fitzgibbon à l’ICIJ, “est un potentiel indicateur de discrétion. C’est-à-dire que les clients ne voulaient pas que leurs comptes soient connus (par leur famille, par des inspecteurs des impôts etc..).” Notre petit museau a reniflé quelque chose qui ne sent pas bon : ce compte dégage de belles effluves de secret.

 

Mais d’où venaient ces fonds ?

 

Peut-on par ailleurs affirmer avec une certitude absolue que ce compte était la propriété du nouveau député ? Pas à 100%, là non plus. Il est en effet possible que l’élu ait ouvert ce compte pour quelqu’un d’autre. Mais cela reste bien peu probable encore une fois : son nom est en effet le seul à être associé à ce compte bancaire. Et nous savons que c’est bien son passeport qui a été utilisé pour l’ouverture du compte ; sa profession, son adresse, son lieu de naissance, tout correspond. Beaucoup de renseignements pour un simple porteur de valises : dans ce type d’affaires, les intermédiaires sont le plus souvent des cabinets d’avocats spécialisés dans l’évasion fiscale qui ne confient pas leur pièce d’identité personnelle. Reste désormais à savoir quelles sommes d’argent ont transité sur ce compte suisse. D’où provenaient ces fonds soigneusement cachés ? Comment ont-ils été utilisés ? Le Tangue restera à l’affût des réponses de Jean-Luc Poudroux à qui nous adressons ici une nouvelle demande d’interview. Lui qui déclarait au soir du premier tour : “Nous devons tout faire pour qu’il y ait plus de moralisation.

 

 

Quand Poudroux promettait de “moraliser”

Dès le lendemain de son élection, dans une interview à Réunion 1ère, Jean-Luc Poudroux n’avait que le mot de “moralisation” à la bouche. Il affirmait être “disponible” pour ses électeurs. Nous l’avons donc pris au mot : cela fait trois semaines que nous essayons de le joindre, par le biais de sa collaboratrice et de son adresse électronique à l’Assemblée nationale. Celle-ci nous promet une interview, justement sur ce sujet. Nous lui avons même fait parvenir le courriel reproduit ci-dessous. Le Tangue est évidemment toujours disponible pour une quelconque réaction, on est des gens gentils, au fond.

 

 

Loïc Chaux, Alix Rivière (avec le Consortium international des journalistes d’investigation)