La diplomatie parallèle de Didier Robert

Maire, député, sénateur, président de Région, et maintenant diplomate… Didier Robert a signé avec le Ministre des Affaires étrangères mauricien en 2016 un document dans lequel l’Île Sœur rappelle qu’elle considère Tromelin, île des Taaf, comme lui appartenant, en opposition totale avec les positions françaises sur le sujet.

 

Il tire la tronche, Dominique Sorain ; sur les vidéos de l’époque, le préfet n’a pas l’air jouasse. Peut-être parce qu’il vient de découvrir que sur le document que la Région et Maurice sont en train de signer, il est écrit que “La République de Maurice ne reconnaît pas la validité de l’inclusion de l’île de Tromelin dans les Terres australes et antarctiques françaises.” À côté, Didier Robert et Seetanah Lutchmeenaraidoo, ministre des Affaires étrangères mauriciens, se marrent. Surtout le deuxième : il récupère de l’argent européen et, en plus, il est parvenu à faire apparaître dans un document officiel signé avec un élu français (Didier Robert est alors encore sénateur, en plus d’être le président de la Région) les revendications mauriciennes sur Tromelin. Ça n’a aucune valeur juridique, mais ça fait plaisir, et ça pourrait resservir à l’occasion…

Pour résumer rapidement le contexte : en 2014, l’Europe lâche plus de soixante millions d’euros de Fonds européen de développement régional (Feder) pour la zone, dans le but de développer les partenariats – économiques, surtout – entre les pays ; c’est le programme Interreg V. Et c’est la Région Réunion qui est chargée de gérer le bouzin, c’est-à-dire de faire signer les voisins (Mada, Comores, Maurice, Seychelles, etc.) et de leur faire accepter des “conventions-cadres” qui serviront de base aux échanges futurs.

Pour Didier Robert, c’est le pied : il peut aller se promener chez les voisins de la zone, lui qui adore ça, avec en plus les poches pleines d’argent, même si ce n’est pas vraiment le sien. Sauf qu’il a tendance à oublier une chose : les relations avec les pays étrangers, c’est le Quai d’Orsay, qui s’en occupe. Rien n’empêche une Région de signer des papelards avec d’autres pays, mais il s’agit, au moins, d’être en accord avec la politique étrangère de la France. Et c’est là qu’intervient Tromelin.

 

Trois cailloux, deux mouettes…

 

Extrait de la Convention cadre entre le ministère des Affaires étrangères, de l’intégration régionale et du commerce international de la République de Maurice et la Région Réunion pour favoriser la mise en œuvre des projets de coopération communs entre Maurice et La Réunion dans le cadre du programme Interreg V océan Indien 2014 – 2020.

A priori, Tromelin, c’est trois cailloux, deux mouettes et un cocotier (d’accord, c’est surtout une histoire, mais la question n’est pas là). C’est surtout une île qui, lors de la décolonisation bordélique de la zone, a été conservée par la France et intégrée aux Taaf. Or, quasiment depuis son indépendance, Maurice estime que Tromelin lui appartient ; l’intérêt de ce tas de sable résidant essentiellement dans sa zone exclusive (ZEE). Dans tous les cas, Tromelin, c’est le problème qui pollue les relations franco-mauriciennes : en 2013, Victorin Lurel y avait fait un tour pour rappeler qui était le patron sur place puis, en début d’année, Maurice a fait imprimer – en France ! – une série de timbres représentant les îles qu’elle estime lui appartenir, Chagos et Tromelin inclus. Taquins, les mecs.

Et voilà donc les Mauriciens qui voient débarquer Didier Robert avec des fonds européens à dépenser. Il faut donc rédiger une convention, conjointement. Toujours malins, les Mauriciens demandent à faire figurer dans cette convention un paragraphe concernant Tromelin, alors que cela n’a pas grand chose à voir avec la choucroute dans le cadre d’un programme principalement économique. Le paragraphe en question est savoureux.

Pendant des mois, la Préfecture demande à relire le texte avant sa signature, histoire de vérifier qu’il respecte la position de la France envers Maurice. Pendant des mois, la Région fait traîner. Et le 11 octobre 2016, voilà le ministre mauricien des affaires étrangères qui débarque pour signer son papier, le sourire aux lèvres. Didier Robert, grand prince, invite le préfet Dominique Sorain à la cérémonie. Et c’est là, au moment de la signature, que la Préfecture découvre qu’à la Région, cela n’a apparemment gêné personne de signer un document où Maurice refuse explicitement l’appartenance de Tromelin à la France.

Au Tangue, en fait, on s’en fiche pas mal de savoir à qui “appartiennent” les îles du coin. L’attitude du président de Région est autrement plus intéressante, puisque, d’un côté, il fait plaisir aux voisins, et de l’autre, il met des cailloux dans les chaussures du Quai d’Orsay et même, au passage, dans celle de la ministre des Outre-mer de l’époque, une certaine Ericka Bareigts. D’autant que quelques mois plus tard, il a failli refaire le coup avec Mada !

Toujours dans le même programme, c’est avec les Malgaches qu’il avait prévu ensuite de signer une convention-cadre. Et évidemment, ça n’a pas manqué : selon nos informations, le texte initial comportait un paragraphe dans lequel Madagascar ne reconnaissait pas les Îles Glorieuses comme appartenant à la France. Et là encore, apparemment, ça ne gênait personne à la Région.

Sauf que, chat échaudé craint l’eau froide, la pression a été mise par l’État pour que la convention soit cette fois relue au ministère des Affaires étrangères. Et toujours selon nos informations, ce fut ensuite le branle-bas de combat : en urgence, l’ambassadrice à Tana à conseillé vivement à la présidence malgache de ne pas signer ce truc-là en l’état (apparemment, en 2018, la France peut toujours “conseiller” à un président africain ce qu’il doit faire… et être écoutée) et d’annuler la visite prévue… trois jours plus tard ! Elle sera finalement signée en août 2017, expurgée des paragraphes en question.

En mars 2017, Didier Robert était présent au Trocadéro pour soutenir François Fillon, englué dans les affaires en pleine élection présidentielle ; on parlait de lui au ministère des Outre-mer en cas de victoire du candidat des Républicains. Les Mauriciens auraient sans doute encore bien rigolé.

 Loïc Chaux