Le pétrel, idiot utile

Avec les “Nuits sans lumière” qui commencent lundi, les communes participantes aideront certes à sauver des pétrels, mais pas que. Ce qui rend d’autant plus étonnant l’attitude des communes ne jouant pas ou peu le jeu.


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C’est con, un pétrel. Faut dire qu’il ne faut pas attendre grand-chose d’un piaf confondant la lune avec un projecteur de stade de foot. Mais comme il n’y en a plus beaucoup parce que, quand ils ne se font pas bouffer par les chats, ils se perdent en apprenant à voler (d’où l’histoire des projecteurs), c’est quand même une bonne idée de les protéger. Pas comme ces bois de paille-en-queue qui servent à rien.

À partir de lundi, donc, vous l’avez certainement appris chez les confrères, les communes de La Réunion sont invitées à arrêter leurs éclairages publics à partir de 20h. À quelques heures du début de l’opération chapeautée par le Parc National et la Seor, de nombreuses communes n’avaient encore pas fait savoir leur décision. Nous avons donc vérifié auprès de certaines – et nous continuerons les jours prochains – si elles participaient ou non à l’action. Ainsi, par exemple, Le Port, qui n’a pas été citée lors de la conférence de presse d’hier, nous a expliqué qu’en effet, elle éteindra bien ses lumières. Idem pour Saint-Pierre. En revanche, et malgré le fait que la commune n’ait pas répondu à nos sollicitations, il semble bien que Sainte-Marie n’en ait rien à foutre. Tout comme les Avirons.

C’est au Tampon qu’on a fini par bien rigoler. On les a appelés en nous disant qu’ils avaient été bien conciliants avec Marine Le Pen, ils pouvaient bien faire un geste pour les pétrels… Un peu gêné aux entournures, le cabinet du maire nous a dirigés… vers les services techniques. “Mais c’est pas eux qui décident si la commune participe ou non, si ?” “Non, c’est pas eux, mais c’est eux que vous devez appeler.” Bon. Les services techniques nous ont donc répondu. Et la commune du Tampon n’éteindra donc ses lumières que la première quinzaine d’avril, et pas tout le mois que dure l’opération. Mais ça va, ils ne vont pas faire que ça : “Il va y avoir des actions pendant tout le mois auprès des Tamponnais, pour qu’ils diminuent les éclairages chez eux, par exemple s’ils arrêtent d’allumer leur piscine, ce serait bien…” Au Tampon, la commune ne va pas éteindre les lumières tout le temps, mais va demander aux Tamponnais de le faire ? “C’est une décision du maire, de continuer à éclairer les routes, pour des raisons de sécurité, vous comprenez…  

 

 

Moins de lumières… c’est moins d’accidents.

 

 

Eh bien, non, on ne comprend pas, justement. Car l’argument sécuritaire a souvent été repris par les communes refusant d’éteindre leurs lampadaires – ce qui, au passage, représente un sacré moyen d’économiser de l’énergie, et de l’argent – et que, malgré ce que croient savoir les experts de Free Dom, il ne tient pas. C’est certes contre-intuitif, mais des études le montrent : moins d’éclairage, c’est moins d’insécurité et moins d’accidents.

Dans un article intitulé “Éclairage et sécurité en ville : l’état des savoirs“, l’auteur note : “Non seulement l’effet d’une meilleure visibilité peut être neutre sur certains types de méfaits, mais aussi des effets néfastes peuvent en être attendus : la meilleure visibilité des victimes potentielles et de leur entourage permet au malfaiteur de mieux estimer les objets de valeur qu’une personne porte, sa vulnérabilité et les personnes susceptibles de s’interposer; en particulier, les vols dans les voitures peuvent ainsi être favorisés. L’accroissement de l’éclairage pourrait aussi faciliter le deal de drogue et favoriser les autres activités de street life pour les jeunes, considérées comme susceptibles d’indisposer les autres résidents durant leur sommeil. Enfin, l’accroissement de la luminosité dans une zone diminue relativement la visibilité dans les zones adjacentes qui peuvent être utilisées pour fuir de manière plus discrète.” Selon le Parc National, la même remarque avait été faite à Cilaos, où les gendarmes auraient remarqué une diminution des regroupements nocturnes lors de l’extinction des lumières pour les pétrels. Dans la région parisienne, une commune qui a fait l’expérience n’a pas été déçue : elle a vu le nombre de vols de voitures et dégradation diminuer.

Pour ce qui est de l’accidentologie, le constat est le même, et là encore, le sujet est assez bien documenté. Une étude réalisée en Belgique constatait que “l’éclairage constitue un facteur non prépondérant dans l’explication des nombreux accidents de nuit.” Sur certaines autoroutes éteintes dans l’Hexagone, le nombre d’accidents a même baissé. Pour résumer, la baisse de la luminosité incite à plus de vigilance de la part des automobilistes.

De là à en conclure que les communes qui n’éteignent pas leurs lumières le font pour faire plaisir aux auditeurs de Free Dom plutôt qu’en fonction de l’intérêt réel d’une telle manœuvre, il y a un pas… que, allez, au Tangue, nous franchissons allègrement. De toutes façons, les pétrels, c’est des cons.

Loïc Chaux

 

On ne va pas se mentir, celui-là a l’air un peu con. (photo : Martin Riethmuller, Pétrels Life +)