Pêcher dans un violon

Une publication dans la revue scientifique Conservation Letters il y a quelques semaines tente de démontrer, à l’aide d’une documentation fournie, que pêcher des requins dans le but de réduire le risque d’attaques sur des humains, c’est un peu comme pisser dans un violon.


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Allez, on les voit venir, avec leurs gros sabots, les partisans de la pêche aux requins comme solution aux attaques : un des auteurs de la publication dont nous allons parler, Éric Clua, “milite pour la conservation des requins“. Au Tangue, comme nous l’avons répété plusieurs fois, il pourrait bien être un défenseur de l’ail dans le rougail, un collectionneur de capsules de bières ou même un pêcheur de grands blancs que ça nous en toucherait une sans faire bouger l’autre : ce qui nous intéresse, chez le bougre, c’est sa production scientifique, et la valeur de celle-ci.

Or, le monsieur (on vous met quand même en lien le CV, juste histoire de montrer qu’il ne vient pas de nulle part) vient de pondre un article dans la revue Conservation Letters (dont nous avons vérifié le sérieux) intitulée : “Profilage individuel des requins : une approche innovante et respectueuse de l’environnement pour gérer de manière sélective les décès humains.” Il a été écrit en collaboration avec un chercheur norvégien, John Linell, qui lui aussi, a l’air de connaître son sujet.

 

Réflexe de Pavlov : attaque – pêche !

 

L’article en question a été rédigé à partir d’études précédentes, elles aussi parues dans des revues scientifiques, pour finalement en déduire que “les incidents sont plus susceptibles d’être causés par la variabilité comportementale de chaque requin individuellement qu’en raison de la densité des requins. […] Une telle hypothèse favoriserait l’abandon des campagnes d’abattage général et leur remplacement par des approches profilant et éliminant sélectivement les individus potentiellement problématiques.” Les auteurs ne sont donc pas contre l’abattage de requins ; ils préconisent simplement de ne pas y aller comme des bourrins à l’aveugle, parce que ça ne sert à rien.

Partant du principe que les campagnes d’abattage qui ont eu lieu dans le monde entier n’ont eu que peu d’impact, au final, sur les attaques sur les baigneurs, l’article essaie d’abord de trouver une raison à cela. Or, des études montrent que chaque grand requin à une personnalité différente (comme les mammifères ou pas mal de poissons, d’ailleurs), pour une raison principale : ils ne sont pas éduqués par leurs parents, et apprennent seuls à trouver leur nourriture. Chacun développe sa propre “stratégie”, au gré des rencontres. Les attaques seraient donc dues à des individus “voyous“, et pas à un comportement habituel des requins en général. Mais en butant tout le monde, on va bien tomber sur le bon, non ? C’est là que les stats entrent en jeu. Et nous, on aime bien les stats. Trois hypothèses sont alors exposées dans l’article : 

  • Les attaques sont dues à la densité : comme les campagnes post-attaques n’ont jamais réussi à éradiquer complètement les requins du coin (ce qui a été remarqué notamment en Australie), les attaques vont diminuer, certes, mais existeront encore ; 
  • Les attaques sont dues à des comportements individuels, et la campagne de pêche n’a pas réussi à tuer les requins fautifs (mais en a tué plein d’autres) : les incidents continueront, et aucun impact n’aura été mesuré ; 
  • Les attaques sont dues à des comportements individuels, et la campagne de pêche n’a réussi à tuer qu’une partie des requins fautifs (mais en a tué plein d’autres) : les attaques vont diminuer, certes, mais existeront encore.

Dans tous les cas, les campagnes sont un désastre écologique ; dans tous les cas, à part le gros coup de bol, elles ne résolvent rien (et elles coûtent cher). Et c’est là que cela peut nous intéresser, à La Réunion, car le principal argument des association militant pour “une réduction des risques par la pêche” est que, justement, le fait de pêcher les requins réduit le risque. C’est la thèse principale du livre Requins à La Réunion, une tragédie moderne, qui de toute façon, n’en a rien à carrer de la science, comme nous l’avions relevé. Or, comme le soulignent les auteurs de l’article dont nous parlons, en citant une étude australienne de 2011, la variation du nombre d’attaques en pleines campagnes de pêche est plus sûrement due à l’évolution du nombre de baigneurs qu’à une quelconque pêche aux requins. 

Enfin, si nos chercheurs concluent leur étude en avouant que leurs références ne peuvent “à elles seules prouver ou infirmer l’une ou l’autre des hypothèses concurrentes faisant suite aux décès par attaques de requins“, il n’en demeure pas moins que “l’hypothèse comportementale est une explication tout aussi plausible et qu’elle mérite par conséquent d’être dûment prise en considération.” Le réflexe pavlovien du préfet d’autoriser de sortir les bateaux pour aller buter du shark après chaque attaque dans le cadre du “dispositif post-attaque” pourrait bien n’être qu’un coup de com’. Ça alors.

Loïc Chaux (avec A. R.)