Putain de digue (bis)

Dans son avis rendu fin décembre que Le Tangue a pu lire en entier, le Conseil national de la protection de la nature (CNPN) allume littéralement la Région sur le choix de réaliser une partie de la Nouvelle route du littoral sous forme de digue. En gros, le projet a été pensé avec les pieds, et va bousiller la faune, la flore… voire la falaise entière. 


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Oui, on les sent un peu potaches, au Ministère.

Les vingt-cinq pages que nous avons entre les mains et disponibles depuis quelques jours sont, théoriquement, explosives. D’abord car elles n’ont pas été produites par un pékin du coin de la rue, mais par le Conseil national de la protection de la nature (CNPN), une institution directement rattachée au Ministère de l’écologie, qui s’était autosaisie du sujet de la NRL l’année dernière.

Puis par ce qu’elle contient : pour résumer, le choix de réaliser une partie de la route en digue (entre la Grande-Chaloupe et La Possession) met en danger la faune marine ainsi que la flore unique de la falaise. Pire encore : le CNPN s’inquiète carrément de la falaise elle-même, tout en ne cessant de s’étonner de la faiblesse des réponses données par la Région. Pour un document rédigé dans un ministère, on s’est même étonnés parfois de l’ironie employée pour se foutre gentiment de la gueule de ses interlocuteurs.

Exclu du Tangue : une photo de Didier Robert répondant aux études sur l’impact écologique de la NRL.

Taquin, le CNPN commence par rappeler qu’il a plusieurs fois fait part de ses inquiétudes quant au devenir de la nature aux environs de la falaise. Puis il attaque dans le dur : il remarque d’abord que les études concernant la stabilité de la falaise sont en cours, alors que La Région annonce déjà qu’il n’y a “pas de risque potentiel identifié sur la stabilité du front de falaise“. Or, le CNPN s’inquiète, au contraire, des sols, et notamment de la nappe phréatique en-dessous : “Sauf à considérer que le risque n’a pas lieu d’être ou qu’il est parfaitement assumé, le principe de “précaution” n’est pas pris en compte.” Plus loin, il dit : “Les probables modifications hydrostatiques rendent légitime l’inquiétude de voir se concrétiser dans la durée un risque accru de déstabilisation des flancs de falaise au droit du nouvel ouvrage. […] Si cet aménagement (la digue, NdT) permet de répondre à l’enjeu de sécurité par son éloignement de la falaise, il ne représente en aucun cas, par les risques accrus de déstabilisation, une réponse positive face aux forts enjeux environnementaux de l’écosystème de la falaise“. La falaise peut bien se casser la figure…

 

C’est pas trois abrissaux qui vous nous arrêter…

 

Plus loin, l’avis se penche sur la flore. S’il s’inquiète du risque de dissémination des graines d’espèces exotiques envahissantes –  ce qui n’a d’ailleurs pas l’air d’inquiéter la Région, au vu des réponses fournies – il se montre carrément affolé par le devenir du Bois de Paille en queue. Ce petit arbre, endémique des Mascareignes, a quasiment disparu de Maurice ; dans le monde, il n’existe plus quasiment que le long de la Route du littoral. Or les études fournies par la Région partent du postulat que le NRL “ne modifiait pas, ou seulement de manière négligeable, les conditions écologiques de la falaise“, en se basant sur des relevés en plein hiver austral, hors saison cyclonique, et basant ses calculs à partir d’un modèle étudié en Méditerranée et extrapolé à La Réunion. Autant essayer de devenir champion du monde avec Dimitri Payet dans les cages. Pour résumer le problème, en reculant le trait de côte, le phénomène d’aspersion des vagues est plus lointain, alors que les Bois de de Paille en queue en ont justement besoin. Ils risquent donc de disparaître au profit d’espèces exotiques invasives : “L’éloignement du trait de côte de 150 mètres aboutirait à la disparition de plus de 60% de la population moniale d’une espèce protégée, quasi endémique de cette falaise littorale et critiquement menacée d’extinction.

 

Dans le “bingo” des éléments de biodiversité en danger, ne manquaient bien que les dauphins.

 

Tiens, voilà le Préfet, qui lui aussi répond à ces connards d’écolos.

Dans un troisième volet – après une partie sur “les problèmes relatifs à l’exploitation des carrières”, plus juridique que purement écologique, mais qui remet en cause, de toutes façons, le bien-fondé d’en creuser une à Bois-Blanc – l’avis se penche enfin sur la faune marine. Elle contredit les conclusions apportées par la Région, notamment sur le sujet de la sédimentation aux environs du chantier. Pour le CNPN, le récif corallien est en danger et les récifs artificiels annoncés ne sont toujours pas là.

Quant au questionnement, enfin, de l’impact sur les mammifères marins – dauphins (tursiops) et baleines – ce sont carrément les études que le CNPN juges bancales : “système automatique inefficace, classification erronée, trop peu d’échantillons validés” : “Le CNPN demande qu’un travail spécifique soit entrepris dès maintenant pour quantifier statistiquement de manière robuste la très probable baisse d’abondance locale du Tursiops Indo-Pacifique, espèce localement très vulnérable en raison de son habitat restreint et de son isolement important vis-à-vis d’autres populations de l’océan Indien Ouest.

Cet avis du CNPN n’est qu’un nouveau rappel de l’aberration écologique qu’est la partie “digue” de la NRL, alors que la Région elle-même sait depuis le début qu’un viaduc eût été moins impactant (voir ici, notre résumé de l’histoire). Des avis dont la Région et le Préfet se contrefoutent : ce dernier, quelques jours après la sortie du document dont nous venons de parler, a autorisé l’exploitation de la carrière de Bois-Blanc. Le CNPN, lui, glissait cette phrase : “Une autre solution existe, aussi sécuritaire mais nettement moins impactante. Elle devrait être à nouveau considérée.

Loïc Chaux

 


Précision le 11/01 à 15h : À l’heure où nous écrivons ces lignes, la Région vient de produire un communiqué de presse réagissant à la publication du Conseil national de la protection de la nature (que vous pouvez lire ci-dessous). On a affaire à un superbe exercice de com’ : s’étonnant que le CNPN se soit autosaisi – manquerait plus qu’en plus, il demande la permission – la Région regrette, apparemment, qu’on n’ait pas pris en compte ses “Cent cinquante mesures bleu et vertes pour l’environnement“. Or, quand on lit correctement le document du CNPN, on voit bien que ce sont justement les réponses apportées par la Région et l’État qui ne lui semblent pas satisfaisantes.

Outre l’étonnement de la Région de l’incursion du CNPN dans des considérations juridiques sur l’ouverture de Bois-Blanc – sur quoi, d’ailleurs, nous ne nous sommes pas étendus puisqu’il s’agissait d’un papier sur l’écologie – la Région nous ressort enfin son Kamehameha, le truc qui doit mettre fin à toute discussion : “La Région Réunion réitère également sa détermination à mener à son terme ce projet de sécurisation qui relève aussi d’une responsabilité collective, celles des Réunionnais. Chaque jour la construction de la Nouvelle Route du Littoral est un défi à relever pour l’avenir de La Réunion et pour la sécurité des 80 000 usagers empruntant quotidiennement cet axe.” L’avis du CNPN ne remet pas en cause la NRL en elle-même, mais bien sa partie “digue”. Comme nous, on l’a lu, ce papelard de vingt-cinq pages, on vous remet cette phrase du document : “Une autre solution existe, aussi sécuritaire mais nettement moins impactante. Elle devrait être à nouveau considérée.” Présenter de manière erronée la position de son adversaire, ça s’appelle utiliser l’argument de l’homme de paille, c’est un sophisme, et c’est pas très joli joli.