Swissleaks : ça peut être (aussi) votre voisin

Il y a quelques noms de personnes connues ou, du moins, ayant des fonctions à forte visibilité, dans la liste des Réunionnais apparaissant dans les “Swissleaks”, que Le Tangue a pu se procurer grâce à son partenariat avec le Consortium international des journalistes d’investigation. Mais il y a aussi une dame lambda, que nous avons interrogée de manière anonyme.

 


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S’il fallait limiter les “Swissleaks” à une accumulation de noms balancés comme nous l’avons fait pour Jean-Luc Poudroux, ce serait sans doute passer à côté de ces milliers de personnes inconnues du grand public, liées à des comptes de la filiale suisse de la banque HSBC la plupart du temps cachés aux impôts. Si nos prochaines révélations concerneront des Réunionnais liés au monde de l’entreprise ou des médias, c’est-à-dire travaillant dans des domaines ayant pignon sur rue, une ligne de notre liste liait une dame absolument inconnue de nous à un compte qui affichait tout de même la bagatelle de 357 145,64 euros en 2006, mais dans lequel elle n’apparaissait pas en tant que “propriétaire” du compte. Aujourd’hui, elle partage son temps entre l’Hexagone et La Réunion, pour des raisons de santé. Son identité n’ayant absolument aucun intérêt, nous avons décidé de conserver son anonymat, mais de l’interroger malgré tout pour savoir comment et pourquoi elle s’est retrouvée liée à la HSBC. Où l’on comprend finalement que chaque compte recèle une histoire particulière.


Pouvez-vous nous expliquer pourquoi votre nom apparaît dans les “Swissleaks”, c’est-à-dire lié à un compte de la filiale suisse de la banque HSBC ?

“Mon mari – décédé il y a presque vingt ans – travaillait pour un organisme basé à Genève. Il avait régulièrement des missions en Afrique, c’est comme cela que nous nous sommes rencontrés. Il avait un compte au Crédit Agricole de La Réunion sur lequel il percevait ses salaires, puisque nous vivions ici. Mais il y a longtemps, il en avait aussi ouvert un en Suisse, celui dont vous me parlez, sur lequel il mettait l’argent qu’il touchait lors des réunions qu’il organisait à Genève.

 

À quoi était destiné cet argent ? 

Il avait ouvert ce compte pour moi. Vous vous êtes peut-être rendu compte que ce n’est pas du tout un compte à “profit”, c’est-à-dire qu’il n’avait pas pour but de générer des intérêts (ce que nous ne pouvons en fait pas vérifier, NdT). C’est tout simplement un compte qui existe et qui me permet de vivre avec une épargne que mon défunt mari m’avait laissé avant sa mort. Ce n’est pas du tout un compte qui me rapporte, comme un livret d’épargne. Avant que mon mari meure, et que je me retrouve en invalidité, on se disait que lorsqu’on serait à la retraite, on aura au moins ça pour faire faire des voyages tous les deux, pour être heureux.

 

Ce compte est-il toujours actif ?

Je me suis rendu compte que je ne pouvais pas conserver cette banque, en 2012, j’ai tout transféré dans une autre banque, à La Poste. Et j’ai fermé le compte en question.

 

Pourquoi dites-vous que “vous ne pouviez plus conserver cette banque” ?

À chaque fois que je retirais de l’argent, je devais payer une commission de plus de trente euros !

 

Nos chiffres, en 2006, font état de plus de 357 000 euros. Combien y’avait-il lors de la fermeture du compte, en 2012 ?

Un peu plus de 100 000 euros : j’ai devant moi un relevé de ma nouvelle banque, datant de 2014, qui fait état de 103 000 euros.

 

Mais où est passé le reste ?

Monsieur, vous savez, moi-même, je me suis posé la question au moment de quitter la HSBC, quand ils m’ont annoncé ce qu’il restait. Mon mari ne m’avait jamais dit combien il y avait, sur ce compte, mais comme il m’avait dit que cette somme permettrait aux enfants de faire de grandes études, qu’il nous permettrait de beaucoup voyager, je m’attendais à plus. C’était le résultat de plus de vingt-cinq ans d’économies sur ses primes, j’étais sidérée, même si je ne savais pas combien d’argent il y avait exactement au départ. J’ai donc questionné la banque, ils m’ont dit qu’ils avaient essayé de faire des placements qui ont foiré et que c’était tout ce qui restait. Ils m’ont dit que mon époux avait laissé une personne au sein de la banque s’occuper de son compte. Ces gens ont fait travailler les sous, et m’en ont fait perdre énormément. Si je n’avais pas demandé, en juin 2012, d’enlever le peu d’argent qui me restait et de le mettre dans une autre banque, ils auraient continué jusqu’à ce qu’il y en ait plus. 

 

Le compte avait été ouvert à votre nom, et vous n’avez jamais été au courant de rien ?

Mon mari s’était occupé de tout. Je n’y étais allée qu’une fois, pour récupérer ma carte, avec mon mari.

 

Votre mari avait-il une adresse en Suisse ?

Pas à ma connaissance.

 

Après le décès de votre mari, vous avez malgré tout commencé à utiliser cet argent…

Ce compte est resté longtemps en l’état. Mais je suis tombée malade et je me suis retrouvée à la retraite pour invalidité. J’ai dû aller me faire soigner en Métropole, c’est là que j’ai commencé à retirer de l’argent sur ce compte : je n’avais qu’une carte de retrait. Je me suis mis à m’en servir pour payer les dépassements d’honoraires… Je n’avais qu’une carte de retrait. Je n’ai pas une grosse retraite, j’ai tout fait pour essayer d’économiser un maximum. Aujourd’hui, le reste, c’est grâce à lui, si je peux avoir ce qu’il faut pour joindre les deux bouts. Mes filles, justement pour raisons financières, sont restées deux ans à La Réunion après le bac. Et lorsque je les ai aidées à s’installer, je suis allée à Conforama. Pas chez Roche-Bobois, hein…

 

Receviez-vous des documents de la banque ?

Aucun. Quand je les appelais, on me renvoyait d’une personne à l’autre… Finalement, j’ai eu quelques réponses, notamment sur les frais que chaque transaction me coûtait. C’est là que je me suis rendu compte que cela me coûtait très cher. Je vais vous dire, HSBC m’a fait comprendre que je n’étais pas un client intéressant pour eux. Moi, je leur demandais comment ils pouvaient me prendre autant d’argent… Du coup, je leur ai dit de faire le nécessaire pour que je puisse aller dans une autre banque parce que manifestement, je sentais bien qu’ils ne voulaient pas de moi.

 

Ce compte HSBC était-il déclaré aux impôts français ?

Jamais je ne l’ai fait apparaître : je ne pouvais pas, je n’avais aucun papier ! Un jour, j’ai appelé la banque pour leur demander pourquoi je ne recevais jamais de courrier. Ils m’ont dit que c’était préférable de faire ainsi.

 

Au moment du décès de votre mari, avez-vous entendu parler de ce compte ? 

Non, il est mort en quelques semaines d’une grave maladie, nous n’en avions pas reparlé. Moi, je ne voulais pas du tout aller placer de l’argent à Genève. Depuis le décès de mon époux, je ne m’en suis pas occupé. Je n’ai pas fait opposition, mes deux filles étaient dans leurs études, j’ai laissé courir… Je me suis penché vraiment sur le problème quand il a fallu que je passe beaucoup plus de temps en Métropole.

 

Vous rendez-vous compte qu’il s’agit ici d’évasion fiscale, si votre mari n’avait en effet pas déclaré ce compte ?

Je suis sidérée. Je n’ai jamais voulu spéculer, blanchir de l’argent, ou quoi que soit… Pour moi, c’étaient juste les économies de toute une vie pour avoir une belle retraite et payer les études de mes filles, et qui me permettent aujourd’hui de joindre les deux bouts.”

 

Recueilli par Loïc Chaux

 

L'”héritage”, pas un cas isolé

Le témoignage que nous avons recueilli pourrait faire sursauter : comment cette dame n’était au courant de rien ? Outre une histoire intime tourmentée (le mari était souvent absent, il est mort subitement d’une grave maladie, elle est tombée aussi gravement malade quelque temps après), les révélations des “Swissleaks” par Le Monde, en 2015, ont mis en lumière plusieurs situations qui rappellent celles-ci. Ainsi, le chanteur Philip Lavil, qui apparaissait dans les listings, expliquait avoir hérité d’un compte qu’il n’avait pas ouvert lui-même. Il avait finalement régularisé sa situation. D’autres personnages avaient expliqué la présence de leurs noms dans les fichiers de la HSBC pour les mêmes raisons. Il faut en conclure que la personne bénéficiant du compte n’est pas forcément celle qui voulait frauder ; en revanche, il y a lieu de se poser des questions sur celle qui avait ouvert le compte… et qu’on ne peut désormais plus interroger.