Zamal, futur or vert

Le Tangue n’a pas fait de grandes études, mais il a trouvé la solution pour faire tourner l’économie réunionnaise à plein régime tout en agissant en faveur de l’environnement. Il ne s’agit donc pas de construire une route en pleine mer, à fonds perdus, pour y faire circuler toujours plus de bagnoles. On se demande bien, d’ailleurs, qui pourrait avoir une idée aussi saugrenue. Non. Le prochain or de La Réunion sera vert, dans tous les sens du terme : il s’agira du zamal, qui pousse comme du chiendent dans nos jardins. Le Tangue en aurait-il, justement, trop fumé, pour écrire pareil sottise ? Pas sûr…

 

Deux plantes dans un séchoir : les Chinois de l’Antiquité avaient même un idéogramme. (source)

Il convient sans doute, dans un premier temps, de revenir sur l’histoire de la prohibition de la plante. Car elle n’a pas toujours été interdite, loin de là. Le cannabis était vraisemblablement déjà utilisé en Asie centrale et en Perse il y a plus de trois mille ans. On sait aussi qu’il était consommé en Gaule il y a plus de deux mille ans. Bref, les humains le connaissent et l’utilisent depuis la nuit des temps. Quant à son interdiction, elle est, pour sa part, extrêmement récente, et répond à des motivations très éloignées de la protection de la santé.

Celle-ci a en effet, en grande partie, été imposée au reste du monde par les États-Unis, qui font rarement dans la demi-mesure. Une date fatidique à retenir : 1937. Cette année-là, les camarades de l’oncle Sam votent le Marijuana Tax Act.  Cette loi n’interdit pas directement la culture du cannabis, mais c’est tout comme. Elle instaure de très lourdes taxes à tous les acteurs de la filière : producteurs, utilisateurs, et même les prescripteurs, comme les médecins.

Interrogé par une mission sénatoriale peu avant l’instauration de cette taxe, un producteur avait compris la manœuvre : “ Une taxe de cette nature va mettre tous les petits producteurs sur la paille, et la proportion des petits producteurs est considérable… Le but véritable de cette loi n’est pas de récolter de l’argent, n’est-ce pas ?” “Nous soutenons cette proposition. Un point c’est tout“, s’était contenté de lui rétorquer un sénateur. Les choses étaient donc plus ou moins claires : le gouvernement états-unien ne souhaitait plus de culture de cannabis sur son territoire.

À cette époque, la filière chanvre est pourtant florissante. La plante est cultivée et récoltée, principalement pour faire des vêtements, du papier, et toute sorte de cordages, notamment pour les bateaux. Alors, pourquoi tant de haine ?

 

Le zamal contre des intérêts industriels

 

Deux ans plus tôt, le géant mondial de la chimie, DuPont, faisait breveter une invention qui s’avèrera révolutionnaire : le nylon. Pour situer un peu cette entreprise américaine, il est sans doute utile de jeter un œil à son chiffre d’affaires : en 2013, il se montait à un peu plus de 35 milliards de dollars. Sa fortune, la boîte l’a d’abord faite durant la Première Guerre mondiale, en vendant des munitions et de la poudre à canon pour que tous ces braves soldats puissent s’éclater joyeusement la cervelle. Malheureusement pour DuPont, toutes les guerres ont une fin. Après l’armistice, la demande en munitions baisse, les revenus du géant de la chimie aussi. Il recrute donc les meilleurs chimistes afin que ceux-ci mettent au point de nouveaux produits capables de relancer la machine à pognon. Ils y parviennent finalement en créant le nylon qui s’exportera, notamment sous forme de bas, à travers le monde. Surtout, cette matière est le premier d’une longue série de polymères, qui permettent de faire à peu près de tout. Mais c’est dans le textile que DuPont entend d’abord l’exploiter au mieux. Précisons qu’à cette même époque, cette même entreprise met au point une nouvelle pâte à papier au bisulfite.

Or, parallèlement, la culture du chanvre est sur le point de franchir un nouveau cap, grâce à la mise au point de la première moissonneuse-lieuse adaptée à cette plante. Et pour rappel, le zamal, lorsqu’il n’est pas fumé par les lecteurs du Tangue ou qu’il a été épargné par les cochenilles, peut donner un excellent textile et un superbe papier. Il devient donc le concurrent numéro 1 de DuPont, et est donc à éliminer…

 

En France, retour à l’ordre moral

 

Pour parvenir à ses fins, l’industriel peut compter sur un certain Harry J. Anslinger, premier commissaire du bureau fédéral du département du Trésor aux narcotiques. Par qui a-t-il été nommé à ce poste, en 1931 ? Par Andrew Mellon, alors secrétaire d’État au Trésor, qui deviendra ensuite l’oncle par alliance d’Anslinger et travaillera pour l’entreprise… DuPont ! Chacun trouve ainsi son intérêt à éliminer le cannabis du paysage. DuPont supprime un concurrent direct, et Anslinger trouve une nouvelle raison de vivre à son département, dont l’activité avait fortement baissé suite à la légalisation de l’alcool en 1933. Sans compter que les repas de famille devaient se dérouler dans une bien bonne ambiance.

Une grande campagne de diabolisation du cannabis est alors lancée. Grâce à des “médias” complices, les fumeurs de zamal sont dépeints en meurtriers et en violeurs de fillettes. Anslinger en profite pour se faire plaisir en stigmatisant les noirs, et plus particulièrement les joueurs de jazz (oui, visiblement, outre qu’il n’aimait pas les noirs, ce monsieur n’aimait pas le jazz. Ce qui permet au Tangue d’affirmer sans détour qu’Anslinger était un con). Dans le même temps, DuPont, qui ne manque ni de moyens ni de relations, se lance dans un lobbying tous azimut et parvient finalement à faire voter la fameuse taxe sur le cannabis, qui mettra à genoux la filière.

En 1971, le président Nixon étend le combat contre le cannabis à la planète entière. Il lance en effet sa “guerre contre les drogues” et fait ajouter le THC – substance psychoactive du zamal – à la liste des produits stupéfiants de l’ONU.

Voilà ce que ça donne, quand des vieux messieurs en costumes décident de voter des lois le 31 décembre au soir.

La France, elle, avait pris les devants, en votant le 31 décembre 1970 – pendant que le bon peuple se pétait la gueule au champagne, au gros rouge ou au rhum Charrette –  une loi qui interdit et pénalise l’usage du cannabis. Cet

te loi, toujours en vigueur, intervient dans un contexte bien particulier : deux ans après les événements de mai 68, Raymond Marcellin, ministre de l’Intérieur, incarne le retour à l’ordre moral. Il envoie ainsi un message à la jeunesse contestataire et rassure la “bonne société” par une politique sévère de lutte anti-drogues. Ainsi, depuis presque un demi-siècle, le simple consommateur, qui roule son joint de zamal pour se le fumer pépère en regardant le soleil se coucher sur la Nouvelle route du littoral, encourt une peine pouvant aller jusqu’à un an de prison et 3 700 euros d’amende.

(À suivre)

Nicolas Bérard