Zamal thérapeutique : la France reste qué-blo

De nombreux pays ont fait évoluer leur législation pour autoriser au moins le cannabis thérapeutique et étudier le potentiel médical très prometteur de la plante. Pas la France.

 

Le zamal est, certes, qualifié de “drogue”, et considéré comme tel par les autorités. Mais ce ne serait pas la première fois qu’on en ferait un médicament : la morphine, par exemple, est directement issue du pavot à opium. Or, le chanvre est a priori une drogue beaucoup moins dangereuse que d’autres.

Et vous, vous avez l’impression que les fumeurs de joins créent plus de problèmes que les buveurs de rhum ? Le rapport du professeur Roques, publié en 1998, tentait d’échelonner la dangerosité de différents psychotropes, selon divers critères : la dépendance physique, la dépendance psychique, la neurotoxicité, la toxicité générale, la dangerosité sociale. Pour les cannabinoïdes, ces dangers sont qualifiés de “faible“, “très faible” ou “nul“. À l’inverse, pour l’alcool, drogue parfaitement légale, ces différents dangers sont jugés de “fort” à “très fort“.

Les critères de dépendance sont particulièrement intéressants. La médecine utilise en effet des opiacés qui créent une réelle dépendance. Aux États-Unis, on estime à 11 millions le nombre de personnes rendues dépendantes à ces substances délivrées sur ordonnance. Les overdoses d’opiacés sont même devenues la première cause de mortalité accidentelle du pays ! Peut-être cette catastrophe sanitaire explique-t-elle en partie que plusieurs États aient décidé, ces dernières années, de légaliser le cannabis thérapeutique. Mais ce sont aussi des constatations sur l’efficacité de certains cannabinoïdes qui ont fait évoluer l’opinion et poussé les politiques à agir.

 

Des effets positifs sur de nombreuses maladies

 

Le documentaire La Ruée vers l’herbe mentionne ainsi le cas de la petite Charlotte qui, à quatre ans, était atteinte d’épilepsie. En 2012, en désespoir de cause, ses parents ont décidé d’essayer un traitement à base d’huile de cannabis. Les crises ont alors presque immédiatement disparu, alors qu’elle en faisait auparavant jusqu’à trois cent par semaine. Très médiatisée, cette histoire a poussé le Colorado à légaliser le cannabis thérapeutique. Or les cannabinoïdes auraient des effets positifs sur de nombreuses autres maladies ou, en tous cas, sur leurs symptômes : les nausées, la cachexie (perte d’appétit), la sclérose en plaques, le diabète, la maladie d’Alzheimer, Parkinson, la fibromyalgie, les cancers, le syndrome Gilles de la Tourette (connard!), la polyarthrite, le Syndrome de stress post traumatique, l’ostéoporose… Il faut dire que les recherches sur le sujet sont encore balbutiantes.

Depuis quelques années, de nombreux pays brisent le tabou et font évoluer leur législation. Aux États-Unis, qui ont pourtant été le fer de lance de la prohibition mondiale, vingt-neuf États ont déjà légalisé le cannabis. En Uruguay, il s’achète en pharmacie sous le contrôle de l’État depuis juillet 2017. Au Canada, il sera légal dès le 17 octobre de cultiver et de consommer du cannabis. En Europe, de nombreux pays (Pays-Bas, Espagne, Portugal, Italie, Belgique, Suisse, Allemagne…) ont assoupli leurs règles ou légalisé le cannabis thérapeutique et parfois récréatif.

 

Retour à la normale

 

Cette évolution constitue finalement moins une avancée qu’un retour à la normale. Parce que les vertus thérapeutiques de la plante se confirment, mais aussi parce que l’usage du cannabis médical est en réalité très ancien : il était vraisemblablement déjà utilisé en Asie centrale et en Perse il y a plus de trois mille ans. Et on sait qu’il était consommé en Gaule il y a plus de deux mille ans. “Son usage médical a atteint son apogée en Europe au milieu du XIXe siècle. Dans les mêmes années, en France, des études faites par un médecin psychiatre, Dr Jacques-Joseph Moreau, ont démontré que le cannabis supprime les migraines, re-donne de l’appétit et favorise le sommeil“, détaille Alexandra Maillard, de l’association Norml France. Ce n’est finalement qu’au XXe siècle qu’il a été interdit à peu près partout sur la planète.

Contrairement à ce qu’on peut observer ailleurs, la France, elle, campe fermement sur son système répressif et sa prohibition totale. La ministre de la Santé Agnès Buzyn a quand même surpris son monde en déclarant qu’il “n’y a aucune raison d’exclure une molécule qui pourrait être intéressante pour traiter des douleurs invalidantes sous prétexte qu’il s’agit du cannabis“. Mais dans le même temps, le gouvernement prévoit l’instauration d’une amende pour les simples usagers, et seul un médicament à base de cannabis est aujourd’hui autorisé en France. Il s’agit du Sativex, destiné aux personnes atteintes de sclérose en plaques. Mais, quatre ans après son homologation, pour diverses obscures raisons, il n’est toujours pas disponible en pharmacie, obligeant bien souvent les malades à aller s’approvisionner à l’étranger. Par ailleurs, en dépit de son annonce, la ministre a déjà montré sur plusieurs dossiers (le Levothyrox, notamment…) qu’elle se contentait d’aller dans le sens des laboratoires, sans jamais chercher à les brusquer. Or, les labos, ils n’en veulent pas, du zamal.

 

La population favorable au cannabis thérapeutique

 

Selon Alexandra Maillard, “les financements pour les recherches ne sont jamais accordés par les gouvernements ou l’industrie pharmaceutique qui n’est pas intéressée par les composés naturels non-brevetables.” Résultat ? Alors que certains pays, États-Unis et Israël en tête, investissent massivement dans la recherche sur le très prometteur potentiel thérapeutique de la plante, en France, quasiment aucune recherche n’est menée. Début juillet, un groupe d’élus, de médecins et d’écrivains ont publié une tribune pour demander à la ministre d’aller “plus vite” vers la légalisation. “Produire du cannabis pour un usage thérapeutique en France n’est plus une option mais une nécessité. Comment ne pas déplorer le statu quo national sur cette question de santé publique ? Pourquoi maintenir le sceau de l’interdit et l’arsenal législatif et réglementaire qui l’accompagne à l’égard de plus de trois cent mille patients français qui pourraient apaiser leur souffrance autrement ?” interrogent-ils.

La population française semble, pour sa part, moins conservatrice que ses dirigeants politiques : une enquête réalisée en juin 2018 par l’Ifop pour Echo Citoyen et Terra Nova révèle que 73 % des personnes interrogées pensent que l’État devrait financer la recherche sur les vertus thérapeutiques du cannabis, et 82 % se disent favorables à la légalisation du cannabis à usage médical.

Nicolas Bérard