Le plaisir de ne rien branler

Moins de voitures dans les rues, une consommation limitée aux produits de première nécessité, des vacances pour beaucoup de Réunionnais… Vous avez dit catastrophe ?


Le Tangue est pour l’instant gratuit pour vous, mais pas pour nous. Vous pouvez nous aider tout de suite en nous soutenant ici.


 

Ça y est, la CCIR nous parle de “catastrophe économique”. Avec une croissance à plus de 3% depuis quatre ans, ça va aller, les gars, détendez-vous. Le communiqué de la Chambre de commerce n’est que le dernier avatar d’une série de plaies d’Égypte qu’on nous agite devant le nez : “paralysie“, “asphyxie“… La Réunion serait en proie au chaos parce que, depuis une semaine, ses habitants consomment moins et ne peuvent plus aller travailler.

C’est oublier d’abord une chose : avec 23% de chômage sur l’Île, cela fait déjà pas mal de personnes qui ne pouvaient pas aller travailler. Pour les autres ? Demandez-leur, donc, s’ils ne sont pas finalement peinards, avec ces congés imposés ? Les chefs d’entreprise, ça les ennuie sûrement. Les petits patrons, ils doivent serrer les fesses. Mais les salariés, l’immense majorité des travailleurs ? Demandez aux caissières, aux secrétaires, aux serveurs, aux ouvriers, s’ils ne goûtent pas goulument à cette oisiveté bienvenue ? Les parents, les enfants sont à la maison, c’est dimanche tous les jours ! Catastrophe ?

Depuis une semaine, La Réunion achète moins de bagnoles. Depuis une semaine, on n’a plus la boule au ventre au passage du facteur, il est en vacances, lui aussi. Pour trouver à manger, on va vers ce qui est ouvert, les petits commerçants de proximité, les forains du bord de route. On n’avait jamais vu autant de monde au Petit Marché mercredi ! Et quoiqu’il arrive, on ne va pas crever de faim. Alors, catastrophe ?

Depuis une semaine, hors barrages, il y a moins de voitures. On peut circuler à l’intérieur des villes, on utilise même un peu plus son vélo ou ses pieds. Depuis une semaine, La Réunion a sans aucun doute diminué ses émissions de gaz à effet de serre. Depuis une semaine, La Réunion ne branle rien, c’est tout simplement parfait.

Au fur et à mesure des jours, les gens sont de plus en plus sympas, nous confiait-on hier sur le barrage de Gillot. Ils se plaignaient plus les premiers jours, maintenant, c’est cool…” Là-bas, les “gilets jaunes” cassent la blague avec les autos, ils leur filent à boire au besoin. Hier, c’était distribution de pommes. Au Tampon, ils ont fait venir des forains pour qu’ils vendent leurs fruits et leurs légumes. Il y a des familles, sur des chaises de pique-nique, ça se partage les caris, ça joue un peu de musique, ça rigole pas mal. 

La “catastrophe économique” crainte par les dirigeants réunionnais, c’est qu’on n’achète pas leurs conneries pendant le “Black Friday”. La Réunion est au contraire en train d’expérimenter la décroissance, et ça, ça leur fait mal au fondement : un pauvre, ça doit consommer, bosser, et bien fermer sa gueule. Tout l’inverse d’en ce moment. Et franchement, pas sûr que les classes populaires soient vraiment plus malheureuses depuis une semaine.

Loïc Chaux

 

Bonus : quitte à ne rien faire, autant regarder L’An 01, chef d’œuvre utopiste de Jacques Doillon de 1973, dont la vision vous rappellera certainement ce qui se passe en ce moment. 

 

L an 01 [Jacques Doillon, Gébé, Alain Resnais et Jean Rouch] from Billy Emmerdeur on Vimeo.