Les riches des Bas qui viennent faire joujou chez les pauvres des Hauts : les rallyes réunionnais sont surtout une histoire de colonisation des petits villages par une organisation toute-puissante protégée par les institutions. Les habitants servent de décor.
Ecouter l’article :
“Nous avons pourtant mis l’accent sur les mesures de sécurité. Six véhicules ouvrent la course et des tracts ont été distribués à la population afin de la prévenir du danger.”
“Les gens couraient à côté de nous. Beaucoup vont penser que le rallye est une boucherie. Je suis touché par ce nouvel accident mais je peux vous assurer que nous faisons extrêmement attention, notamment lorsque nous traversons les villages.”
“Si un concurrent était entré dans la foule à 100 km/h, on pourrait accuser le rallye. Ce n’est pas le cas. Les [communes] que nous traversons doivent également mettre des moyens en place afin de canaliser la foule.“
Ces réactions vous disent-elles quelque chose ? Raté, elles ne viennent pas de La Réunion, en 2025. Mais des organisateurs du Paris-Dakar et de Luc Alphand, un pilote, après que des bolides ont écrasé deux enfants sénégalais en 2006. “Ca ne remet pas en cause le Paris-Dakar au Sénégal”, avait complété la Fédération sénégalaise des sports automobiles et motocyclistes, insistant sur la soi-disante adhésion des populations au passage du rallye dans les villages. Toute ressemblance, donc, avec un rallye de Saint-Joseph qui a massacré trois enfants à la Plaine-des-Grègues il y a un mois ne saurait être que fortuite…
Ce mardi 28 octobre, Le Tangue est monté à la Plaine-des-Grègues. Tête en l’air, on avait oublié de retirer de l’argent, pour acheter la barquette : il a fallu redescendre quelques kilomètres, puis remonter aux Lianes, espérant que le petit relais France Services, qui fait aussi office de bureau de Poste, lui permettrait de retirer des sous ; entre midi et deux, il était fermé. Comme un symbole de ces quartiers de Hauts complètement abandonnés par les services (publics ou privés) et dont les habitants sont livrés à eux-mêmes. Démerd a ou. Dans une ruelle, un monsieur est tombé en panne de voiture, nous tentons de l’aider à redémarrer son tacot hors d’âge : il doit descendre “à la ville“, n’a pas le choix, “y a jamais de bus“. La Plaine-des-Grègues n’est pas Cilaos ou Petite-France : pas un lieu de passage près d’une grande aire touristique, pas de bassin exceptionnel pour attirer les touristes, pas de cirque pour faire venir les traileurs, pas de point de vue instagrammable ; tout juste une Fête (et une maison) du curcuma ou la boucle des margosiers pour faire monter quelques visiteurs locaux. Il y a quelques années, l’auteur de ces lignes, de passage dans le Sud sauvage, en avait profité pour répondre à l’annonce d’un monsieur qui vendait des enceintes ; il s’était localisé à “Saint-Joseph” : “Si j’avais écrit que j’habitais à la Plaine-des-Grègues, vous ne m’auriez pas appelé, et ne seriez pas monté“, s’était-il justifié. Pas faux : avant ce coup-là, on n’y avait jamais mis les pieds.
Le passage du rallye là-haut, une fois par an aussi, ne rapporte rien au village, à part aux amateurs de sport mécanique du coin. Ce restaurateur, à qui nous demandions si, quand même, ça ne rameutait pas un peu de monde pour son commerce, se marre : “Ah mais, quand il y a le rallye, moi, je pars dès le matin, je ne reviens que le soir. Ils nous mettent une rubalise devant, on ne peut plus sortir, personne ne peut se garer, on sait que ce sera une journée morte, alors on ferme. Tous les commerces ferment, de toutes façons.” Les autres dimanches, ils profitent pourtant du passage des quelques visiteurs venus prendre le frais et visiter le superbe village. Pas lorsque le rallye débarque. Débarque, c’est le mot : poussez-vous qu’il s’y mette.
“C’est comme ça.”
“On ne nous demande pas notre avis, de toutes façons, nous expose un autre habitant. Un mois avant, on voit apparaître des affiches, on nous met des flyers dans les boîtes aux lettres, pour nous dire qu’il y aura le rallye tel jour. C’est comme ça.” “C’est comme ça” : Le Tangue ne compte plus le nombre de fois qu’il a entendu cette expression, ce jour-là la Plaine-des-Grègues. Des bagnoles qui foncent dans un petit village ? “C’est comme ça.” Des enfants qui se font shooter ? “C’est comme ça.” Des organisateurs qui ne demandent même pas la permission aux habitants pour emprunter les rues occupées par eux ? “C’est comme ça.” Avec cette précision, apportée par un autre boug’ : “De toutes façons, même si on voulait dire quelque chose, vous voudriez qu’on se plaigne auprès de qui ?” (1)
Auprès de qui ? Mais bordel ! Le Tangue s’est procuré les différents arrêtés municipaux de la ville de Saint-Joseph, pris par le maire Patrick Lebreton et signés par un adjoint aux quartiers (la mairie n’a jamais répondu à nos nombreuses sollicitations). Le 14 octobre, un premier arrêté limite la circulation et le stationnement dans une partie du village “le samedi 18 octobre 2025 de 14h00 à 22h00, le dimanche 19 octobre 2025 de 10h00 à 22h00 et le mardi 21 octobre 2025 de 17h00 à 22h00” afin de “permettre à l’ASA (Association du sport automobile, NdT) REUNION de procéder à l’installation de cônes (chicanes) dans le cadre de reconnaissances en vue du 18ème Rallye de Saint-Joseph“.
Le même jour (deux semaines avant le rallye, donc), un autre arrêté précise les interdictions totales de circuler et de stationner le jour du rallye, “le dimanche 26 octobre 2025 de 09h15 à 17h30.” Spécificité de celui-ci : il fait suite à un “avis favorable de la Région Réunion le 13 août 2025” et un arrêté de circulation “du Conseil Départemental du 19/09/2025“. Tout le monde a donc donné son accord pour boucler les villages des Hauts, et permettre à des bolides de rouler à tombeau ouvert dans des ruelles bordées de cases. Tout le monde… sauf les habitants, qui nous ont répété, encore et encore, qu’on ne leur a rien demandé.
L’arrêté ira même jusqu’à privatiser, en faveur des organisateurs, un nombre incroyable de parkings, anesthésiant ainsi la vie locale du moindre ilet des Hauts.
Face à ces décisions, qui les concernent pourtant directement, prises par leurs élus, nos nouveaux amis de La Plaine-des-Grègues ont eu un nouveau haussement d’épaule. “Ah bon.” “C’est comme ça“. Toujours.
Bardée des autorisations de toute la chaîne institutionnelle, l’ASA Réunion a donc beau jeu de promouvoir, dans son dépliant dégueulant de sponsors, “une spéciale aussi exigeante que mythique“, dispensant ses conseils qui, aujourd’hui, prennent une résonnance particulière : “Comme souvent dans ce type de parcours, la gestion du freinage sera un facteur clé : il faudra savoir attaquer tout en préservant le matériel jusqu’à la fin. Une spéciale piégeuse, rapide et spectaculaire où la moindre erreur peut coûter cher.” Pas sûr qu’ils pensaient alors à la vie des habitants, relégués au rang de décor d’une course “spectaculaire“.
Tout, dans cette organisation du rallye de Saint-Joseph – et dans les autres, tout au long de l’année – décrit une compétition de gens fortunés qui viennent s’offrir un peu d’aventure chez les bouseux des Hauts, à qui on ne demande rien, qui doivent baisser la tête face à une organisation ultrasponsorisée et forte de l’appui des institutions. Ils plaident pour le loisir, le sport, l’amusement, la tradition, que les grincheux fassent avec.
Les résultats de l’enquête judiciaire, qui cherche à déterminer les causes de l’accident de fin d’octobre, viendront dire si les organisateurs ont respecté les règles de sécurité. Ca ne changera rien à l’affaire : plus que les responsabilités individuelles, c’est bien tout un système, validé par des politiques terrorisés à l’idée de s’attaquer à une activité prétendument populaire, qui a produit la mort des enfants de La Plaine-des-Grègues. Les rallyes, c’est les riches des Bas qui viennent coloniser les pauvres des Hauts le temps d’une course. Un Paris-Dakar à l’échelle de La Réunion.
La rédaction du Tangue
- Ces citations sont retranscrites en français, parce qu’elles nous ont été prononcées en français. Notre tronche de journaleux zoréy, n’a sans doute pas incité nos interlocuteurs plaine-des-grèguois à s’exprimer en créole. Une situation que nous regrettons régulièrement, et dont nous portons l’entière responsabilité.
Le Tangue a besoin de vous pour vivre.
Notre liberté de ton a un prix.
Cet article est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour lire les autres.
Ou filer un p’tit pourboire. Ou un gros, si vous en avez les moyens, en cliquant là :
Je participe au financement du Tangue





