Travail le dimanche : Hayot, notre bienfaiteur

Condamnée pour avoir ouvert ses magasins de bricolage illégalement le dimanche, la Sorebric, filiale du Groupe Bernard Hayot, a pondu un communiqué dans lequel elle se pose en chevalier blanc de la lutte contre le chômage, et en défenseur des étudiants. Le Tangue a tout vérifié.

 

Et voilà : suite à une assignation au tribunal par la CGTR de la Sorebric (filiale du Groupe Hayot), celle-ci a été condamnée à respecter la loi, et particulièrement l’arrêté préfectoral de 1966, interdisant aux enseignes non-alimentaires d’ouvrir le dimanche à Saint-Denis, et du dimanche midi au lundi midi dans le reste de l’Île. Évidemment, la Sorebric a répliqué avec un communiqué, que Le Tangue se propose d’analyser. N’oubliez pas, cependant : Hayot fait du commerce ; et malgré tout ce qui est raconté ici, la but principal d’un groupe comme GBH est de faire du bénef’. Mais ça, ils ont oublié de nous le préciser.

 

“Mr.Bricolage Réunion regrette d’être dans l’obligation de fermer ses magasins de Saint-Pierre et Sainte-Suzanne le dimanche après-midi et ses magasins de Saint-Denis et Saint-Paul le dimanche.”

 

Faut-il d’abord rappeler pourquoi, en France, et hors certains métiers (sécurité des biens et des personnes, santé, continuité de la vie sociale – culture, sport, etc.), le dimanche est chômé. C’est la loi de 1906 qui a gravé dans le marbre les 24 heures de repos hebdomadaire et dominical. Elle intervient peu après la catastrophe de Courrières, où plus d’un millier de mineurs meurent dans un coup de grisou, dans une mine du Nord. L’État prend alors conscience des conditions de travail effroyables des ouvriers : lors des débats parlementaires de l’époque, il est remarqué que “45 % des employés avaient une espérance de vie inférieure à quarante ans“. Or, au même moment, des travaux de médecins américains remarquent que “le repos hebdomadaire augmenterait l’espérance de vie de 14 % (7 ans sur 50 ans)“. Ce sont aussi ces travaux de la fin du XIXe qui guideront cette loi. Pourquoi le dimanche ? C’est un reste de temps plus anciens, où il fallait permettre aux travailleurs de se rendre à la messe ; si la loi de 1906 est bel et bien laïque (elle arrive un an après la loi de la séparation entre l’Église et l’État), le choix du jour lui-même repose sur une tradition ancrée depuis bien longtemps.

Il faut donc être tout à fait clair : lorsque la Sorebric “regrette” de fermer ses Mr Bricolage le dimanche, elle ne fait rien d’autre que “regretter” un acquis social obtenu par les travailleurs eux-mêmes il y a plus de cent ans, tout ça pour vendre des clous et des salons de jardin.

 

Mr.Bricolage Réunion ouvrait jusqu’alors ses magasins le dimanche, conformément au décret national de juin 2016, (intitulé loi Macron), prévoyant une dérogation de droit pour l’ouverture le dimanche de tous les magasins de bricolage sur le territoire national.

Le Tribunal de Grande Instance de Saint-Denis a considéré que l’arrêté préfectoral du 7 octobre 1966 prévaut sur le décret national et par décision de justice du 18 novembre 2019, condamne la société SOREBRIC sous enseigne Mr.Bricolage.

 

Ici, la Sorebric nous explique en effet le jugement, les faits sont là : elle a choisi la loi qui l’arrangeait le mieux, mais elle n’avait pas à le faire, l’arrêté de 1966 primait sur la loi de 2016.

 

En conséquence, nos magasins de Saint-Paul et Saint-Denis seront désormais fermés le dimanche et ceux de Saint-Pierre et Sainte-Suzanne seront fermés du dimanche 13h00 au lundi 13h00.

Nous regrettons vivement cette décision qui malheureusement aura des impacts sociaux inévitables.

 

Ici, Sorebric annonce la couleur : le communiqué ne va pas parler des éventuelles pertes en chiffre d’affaires, mais bien de l’aspect social de cette fermeture dominicale (sortez les mouchoirs). Le sophisme de l’appel à la pitié est clair, le but, pour la Sorebric, étant de tenter de faire oublier au public que son rôle, c’est avant tout de faire de l’argent, et pas d’agir pour le bien-être de la société réunionnaise, comme nous allons le voir. 

 

“En effet, les 47 étudiants embauchés dans nos magasins ne pourront plus bénéficier de leur rémunération à hauteur de 600€ brut/mensuels en moyenne, revenu d’appoint qui leur permet de faciliter le financement de leurs études et d’aider leurs familles qui les soutiennent.”

 

Le Tangue serait un animal un peu moins mignon et gentil, on écrirait franco que cet argument est affreusement dégueulasse. 

La Sorebric tente ici de nous faire croire qu’elle est une bienfaitrice pour les étudiants, leurs études et les familles qui les soutiennent.

Il y a deux semaines, un étudiant lyonnais s’est immolé en laissant derrière lui une lettre dans laquelle il revendiquait la portée politique de son geste. Il reprochait aux gouvernements successifs de précariser de plus en plus les étudiants, dont le taux de pauvreté ne cesse d’augmenter : les bourses sont de plus en plus difficiles à obtenir, les aides se réduisent, les frais de scolarité augmentent. Dans une récente tribune, l’Unef Réunion dénonçait : “La précarité étudiante est en augmentation constante dans l’île. Face à un système d’aides sociales qui exclut 44% des jeunes réunionnais, nombre d’entre nous doivent jongler entre un travail et nos études. Nous sommes dans une double dépendance vis-à-vis de notre famille lorsque cela est possible et du salariat, vecteur d’échec dans nos études.” La Sorebric, au lieu d’aider les étudiants, fait donc exactement l’inverse : elle utilise une main d’œuvre précaire, privée ainsi de son repos dominical ; eh oui, la semaine, ils étudient, les étudiants.

Alors, question con : si la Sorebric est à ce point préoccupée par le sort des étudiants, pourquoi n’augmente-t-elle pas les salaires de ceux qui bossent la semaine ou les samedis ? Pourquoi n’augmente-t-elle pas les salaires de ses employés, plus généralement, qui pourraient ainsi consacrer une plus grande part de leur budget aux études de leurs marmailles ?

 

“35% des collaborateurs permanents de nos enseignes Mr.Bricolage travaillant également le dimanche sur la base exclusive du volontariat, ne pourront plus bénéficier du doublement de leur rémunération le dimanche, ni du jour de repos complémentaire dans la semaine qui précède le dimanche travaillé.”

 

Deuxième appel à la pitié. Ce que la Sorebric ne semble pas comprendre, encore une fois, c’est que ses employés ne viennent pas bosser le dimanche pour le plaisir de vendre des ampoules, mais bien pour gagner un peu plus d’argent. Si c’était, donc, véritablement, le vœu de mieux rémunérer ses salariés qui guidait la Sorebric, la solution est simple : qu’elle augmente les salaires de ses vendeurs, et qu’elle respecte la loi.

De plus, une étude de l’Insee en 2016 montrait que les salariés travaillant le dimanche, récupérant donc un jour de repos un autre jour de la semaine, avaient plus de mal à se sociabiliser que les autres, puisqu’ils se retrouvaient en repos quand les amis et la famille bossaient, et inversement. Le travail dominical n’est jamais un bienfait, et pour personne.

 

Enfin, cette décision impactera également notre clientèle qui apprécie de pouvoir s’approvisionner en matériel en vue de réaliser ses travaux de bricolage tous les jours de la semaine, dimanche compris.

Nous déplorons cette décision, indépendante de notre volonté, qui va malheureusement à l’encontre des intérêts du plus grand nombre.

 

Le communiqué se termine sans que jamais la Sorebric n’explique vraiment la raison pour laquelle elle ouvre le dimanche : augmenter son chiffre d’affaires. Soit.

Sur l’ouverture dominicale des magasins et son impact économique, plusieurs études ont été réalisées récemment. La CCI d’Île-de-France, dans un rapport de 2018, nous apprend ainsi que l’ouverture des commerces le dimanche à Paris n’impacte pas le chiffre d’affaires global de la semaine. La raison est assez simple : les achats effectués le dimanche  sont des achats qui, avant, étaient effectués les autres jours car le pouvoir d’achat des Français, lui, n’augmente pas. En revanche, les grandes surfaces comme Mr Bricolage semblent bien profiter de ces ouvertures dominicales, puisqu’elles rognent en fait sur le chiffre d’affaire des commerces de proximité. C’est une loi économique simple : le pouvoir d’achat prime sur le pouvoir de l’offre. De plus, aller chez Mr Bricolage le dimanche, c’est aller moins au ciné, au bistrot, au pique-nique, et donc reporter ses dépenses dominicales vers d’autres secteurs qui, eux aussi, emploient du monde. D’un point de vue macro-économique, la fermeture des magasins de bricolage le dimanche n’aura donc aucune conséquence.

Sur le travail dominical et les Français, une étude du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc) fait autorité. Parue en 2008, elle conclut notamment : “Les consommateurs qui achètent aujourd’hui le dimanche en profitent pour mieux s’organiser le reste de la semaine, mais aussi pour se balader dans les magasins. On a là les deux principaux registres auxquels renvoie la question de l’ouverture dominicale des commerces : la facilitation de la vie quotidienne, et la dimension récréative d’une fréquentation du commerce vécue comme un temps de loisir.” 

Hayot et sa filiale la Sorebric ne sont pas les bienfaiteurs des étudiants, de ses salariés ni même de ses clients réunionnais : ça reste une boîte qui a démontré depuis longtemps qu’elle n’existait que par son désir d’augmenter ses bénéfices, sans jamais le dire franchement.

On apprend à l’instant qu’elle a fait appel de sa condamnation. Évidemment particulièrement préoccupée par la jeune Maëva Payet, qui essaie tant bien que mal de financer ses études de droit. On dit merci qui ?

Loïc Chaux