Pas de cours d’eau ? Pas de pollution !

Alors que l’État avait demandé à tous les préfets d’établir une liste de tous les cours d’eau présents sur leurs territoires afin de définir les limites géographiques d’épandage des pesticides, seuls deux départements n’ont pas répondu : La Réunion et Mayotte. Rien n’interdit donc à nos agriculteurs d’aller balancer des produits dits “phytopharmaceutiques” aux abords de nos ravines, étangs et autres lacs. 

 

Décidément, La Réunion semble avoir des liens pas très nets avec les pesticides. Souvenez-vous, déjà en novembre : Le Tangue vous avait révélé en exclu les résultats des “Glyph’awards”, où on apprenait que La Réunion faisait partie des départements français consommant le plus de pesticides, quelles que soient les catégories de ces cochonneries utilisées à trop grande échelle.

Aujourd’hui, Le Tangue est en mesure de vous révéler quelque chose d’encore plus fâcheux : les services de l’État chez nous sont eux-mêmes complices de cette pollution à grande échelle, au grand étonnement des ministères de l’écologie et de l’agriculture.

 

Pour protéger la flotte

 

Depuis 2013, la France – suite à des directives européennes – a décidé de tenter de réduire l’utilisation des produits phytopharmaceutiques – les pesticides, pour résumer – en instaurant plusieurs règles et mesures d’application. Parmi celles-ci, l’arrêté du 7 mai 2017 vise à protéger tout particulièrement les points d’eau du territoire, histoire d’arrêter de buter les petits poissons, les plantes, les bestioles, et même un peu nous, qui buvons quand même de cette flotte. La règle est simple : plus d’épandage de pesticides à moins de cinq mètres minimum d’un cours d’eau, tel qu’il est défini dans le Code de l’environnement : “Constitue un cours d’eau un écoulement d’eaux courantes dans un lit naturel à l’origine, alimenté par une source et présentant un débit suffisant la majeure partie de l’année. L’écoulement peut ne pas être permanent compte tenu des conditions hydrologiques et géologiques locales.

 

À La Réunion, pas de cours d’eau

 

Or, pour appliquer correctement l’arrêté, il faut évidemment connaître où se trouvent les cours d’eau, afin de donner aux paysans un “livret de représentation parcellaire”, document dans lequel sont indiqués leurs cours d’eau présents sur leurs terrains ou aux environs, et leur donnant ainsi leurs limites d’épandage. Dès le 7 mai 2017, l’ensemble des préfets français a donc dû établir une carte précise des cours d’eau de leurs départements, et prendre les arrêtés préfectoraux en fonction. Et là, vous commencez à comprendre pourquoi on parle de cela, au Tangue…

Il y a une dizaine de jours, le Conseil général de l’environnement et du développement durable et son copain le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux ont publié un rapport, afin de faire le bilan de ce recensement, et que Le Tangue a pu consulter. La Réunion et Mayotte se sont particulièrement démarquées : “Au 15 novembre 2018, 98 départements disposent d’un arrêté préfectoral, pris entre le 29 juin 2017 et le 10 octobre 2018. Trois départements n’en disposaient pas à cette date : Mayotte, la Réunion et le Pas-de-Calais.” Puis, plus loin : “Les situations des trois départements actuellement dépourvus d’arrêté préfectoral définissant les points d’eau (Pas-de-Calais, La Réunion et Mayotte) sont juridiquement dangereuses, tant au regard de nos obligations européennes de protection des eaux superficielles que du point de vue de la santé publique. Elles doivent être corrigées au plus vite.

 

Sans réponse du préfet, les agriculteurs peuvent pulvériser à trente centimètres d’un cours d’eau. 

 

À l’heure où nous écrivons ces lignes, la Préfecture n’a toujours pas répondu à nos questions, que nous leur avons posées il y a deux semaines. Pas grave : nous avons réussi à contacter un des auteurs du rapport, Bruno Cinotti, ingénieur général des ponts, des eaux et des forêts. Il confirme bien évidemment ce qui est écrit dans le document, mais pas que : nous avons par exemple appris que depuis la sortie du rapport, le Pas-de-Calais avait finalement pris son arrêté. Ne restent donc bien que Mayotte et La Réunion à ne pas avoir défini leurs points d’eau et, donc, à n’avoir aucune règle en ce qui concerne les limites d’épandage des cochonneries diverses et variées : “Oui, on peut dire que là-bas, sans arrêté, il n’y a pas de réglementation. Attention, la plupart des préfets en France ont tardé, mais au final, ils ont tous pris leurs arrêtés au plus tard en octobre 2018, au bout d’un an et demi. Chez vous, on en est donc à plus de deux ans et, à ma connaissance, nous n’avons toujours aucune nouvelle.” Certains préfets on simplement repris les tracés des cartes IGN, sans trop se casser la nénette. D’autres, en revanche, on joué le jeu à fond afin de protéger au mieux leur flotte : c’est par exemple le cas de la Bretagne. Tous, en tous cas, ont fini par jouer le jeu. Enfin, presque tous.

Ce défaut d’arrêté chez nous empêche, en plus, la France d’être à jour de ses obligations envers l’Union européenne, puisque la vigilance sur l’utilisation des pesticides vient d’un directive du Parlement européen. Pas de quoi être fiers.

Mais, surtout, le problème est écologique. Dans un département où on balance des pesticides à tout-va, et encore plus que les autres départements, où certaines zones sont les plus humides du monde, où les écoulements d’eau peuvent être diluviens, ne pas avoir défini les cours d’eau afin de délimiter les zones de traitements aux pesticides ne nous paraît pas particulièrement rassurant… D’autant qu’un rapport de 2017 concluait déjà à une forte présence de pesticides dans nos eaux. Bruno Cinotti a tenté de nous calmer : “Si vous avez de grosses pluies, l’eau va s’écouler, les rivières vont emmener les produits qui ne vont pas rester sur place. Attendez, vos cours d’eau, ils se jettent dans la mer ? Euh… Bon, oui, ça risque de tout finir dans la mer, alors…

Impeccable.

Loïc Chaux