Yves Éthève, le parrain du foot réunionnais

[Article paru le 1/10/2012] Le président de la Ligue de football, qui brigue encore un mandat, a toujours su faire en sorte qu’on le réélise. Les ennemis, il sait s’en accommoder. Les amis, il sait les amadouer.

 

Le 9 décembre 2009, aux alentours de 19 heures, les rédactions sportives de l’Île sont sur le cul. Yves Éthève vient de leur faire un enfant dans le dos. Ces pauvres hères qui passent leurs week-ends au bord des pelouses à suivre les matchs de foot réunionnais, ces journalistes sportifs qui ne manquent pas une assemblée générale de la Ligue, quitte à subir des heures de palabres inutiles, viennent de se faire avoir. Dans la journée, le patron du foot réunionnais a en effet passé un coup de fil à Antenne Réunion, qui s’est pourtant désintéressée du sport local depuis le départ de François Perraut. «Antenne, vous allez voir ce que vous allez voir, j’ai une sacrée annonce à faire”, les a-t-il, en substance, prévenus. Et voici donc notre Yves régional, fier comme s’il avait un bar-tabac, en direct du plateau du journal le plus regardé de La Réunion, qui annonce fièrement : “Les Bleus viendront à La Réunion, c’est pratiquement une certitude.”

 

Président de la Ligue depuis vingt-huit ans

 

À six mois de la Coupe du monde de football en Afrique du Sud, voilà donc le président de la Ligue de foot (LRF) locale qui balance sans pincettes que Ribéry and co passeront faire un tour par ici. À la Fédération française, on s’étrangle. On affirme seulement “réfléchir” à l’hypothèse. Alain Boghossian, alors adjoint du sélectionneur Raymond Domenech, balance : “Ce président de Ligue fait miroiter des choses, ce n’est pas bien.”

Au JIR, on s’amuse même à ressortir les précédentes déclarations du boss, affirmant quelques semaines auparavant qu’il était impossible que l’équipe de France vienne sur l’Île. Et que le président de la FFF d’alors, Jean- Pierre Escalettes, de qui il s’est toujours déclaré proche, lui avait répondu par un “non” catégorique.

Seulement, les Bleus sont bel et bien venus. Éthève a réussi son coup, mettant la pression sur les collectivités pour faire construire des installations hors de prix. Depuis, il ne se prive pas de rappeler que, quand même, les Bleus, c’est grâce à lui. Même si ce n’est pas complètement vrai. Et même si ce mois de juin 2010 restera dans la mémoire collective comme le pire moment de l’histoire du foot français.

Ce coup d’éclat n’est finalement que la partie “grand public” de l’iceberg Yves Éthève. Au sein du foot local, l’animal est tout aussi malin. Se faire réélire, il sait comment s’y prendre. Vingt-huit ans que ça dure. Dans quelques semaines, le président va de nouveau se présenter devant l’assemblée générale de la ligue, et proposer sa candidature pour obtenir un mandat supplémentaire. Depuis 2000, ça s’est toujours bien passé : il était le seul à se présenter.

Yves Éthève fait peur. Il a les clés de la Ligue, et ne se gêne pas pour s’en servir. Prenons un exemple récent. Régulièrement, dans la presse, les entraîneurs des clubs locaux critiquent allègrement l’arbitrage. Au mois de mai, Noël Vidot, entraîneur saint-leusien, a ainsi utilisé l’insoutenable terme “inadmissible” pour qualifier l’arbitrage d’un match auquel son équipe avait pris part. Malheureusement pour lui, Vidot a une circonstance aggravante : il n’a jamais mâché ses mots quand il s’agissait d’égratigner la Ligue, et donc son président. Il écope d’abord d’un mois de suspension pour “propos déplacés et provocateurs.” Après tout, il ne faut pas insulter les arbitres. Sauf qu’Yves Éthève en rajoute une couche, il veut se faire Vidot.

 

L’opposition n’a qu’à bien se tenir.

 

Choisi pour coacher les Kréopolitains en match amical, Vidot ne sera finalement pas sur le banc. L’équipe des joueurs professionnels d’origine réunionnaise devait jouer contre la sélection de La Réunion lors d’un match amical en juin. Organisé par la SEM Dsports, ce match n’avait donc rien à voir avec la Ligue, qui avait simplement dépanné en offrant sa sélection en opposition. Mais Éthève s’en foutait, il ne voulait pas voir son ennemi mêlé à l’événement : “Il ne faut pas que Noël Vidot, qui se présente comme membre de l’opposition et nous a attaqués, soit à la tête de l’équipe.” Le cul entre deux chaises, les organisateurs ont fini par plier, et Vidot, qui est pourtant à l’initiative de la venue chaque année des Kréopolitains, a suivi le match depuis les tribunes.

Il y a un an, Jean-Jacques Charolais, le président de la Saint-Pauloise, en avait lui aussi pris pour son grade. Regrettant dans les médias une organisation de match mal gérée selon lui, qualifiant d’“incapables” les membres de la Ligue, il s’était lui aussi fait suspendre dans la foulée. Yves Éthève était alors en Chine et a eu beau jeu d’affirmer que c’était la commission de discipline de la Ligue, et non lui, qui prenait les décisions… tout en les approuvant avec vigueur. Cela n’a pas empêché M. Charolais, récemment, d’inviter Yves é-Éthève à l’occasion d’une fête d’anniversaire ; mieux vaut ne pas rester fâché trop longtemps avec le parrain du foot local.

Régulièrement critiqué de toutes parts par les membres des clubs et les amateurs du football local, Éthève se voit pourtant systématiquement plébiscité lors des élections. Cela au prix d’un exercice d’équilibriste dans lequel il se montre particulièrement adroit.

 

Avec ses sociétés, il sponsorise lui-même des grands clubs

 

Grande gueule, Éthève est ce genre d’hommes qui parlent fort, ont de l’humour et mettent des tapes dans le dos. Du charisme, il en a, le bougre, et sait tourner en ridicule la moindre attaque avec un bon mot qui fait mouche. En revanche, lui plaire est de bon ton. Il y a un mois, la Saint-Pauloise l’aidait à organiser un tournoi de foot dans le but de promouvoir un film diffusé dans un de ses cinémas. Sinon, il y a l’astuce que tout le monde connaît dans le foot local : toujours prévoir un peu de whisky, son péché mignon. Dans les buffets où il est invité, hors de question d’oublier le malt de M. Éthève.

Il faut donc bien se faire voir, parce qu’il est sans doute le plus malin au sein d’une ligue qu’il ne se gêne pas de moquer régulièrement lors des assemblées générales. Le mode d’élection du président de la Ligue, par le biais des représentants de clubs, lui impose d’allier les menaces aux caresses. Surtout envers les gros : plus le club est grand, plus son représentant apporte de voix. Le patron des Assurances Yves éthève et directeur général du réseau MauRéfilms a quelques atouts dans sa poche pour se rendre agréable. Celui qui est parti de pas grand-chose dans les années 70, en créant une petite salle de cinéma à Saint-Paul, est depuis un personnage influent. Il n’hésite donc pas, par le biais de ses sociétés, à sponsoriser les clubs de football, notamment dans le Sud.

Que cette région possède les plus gros clubs de l’Île n’est pas forcément un hasard… Quand il s’agit de gagner des voix, ou de ne pas en perdre, le président, par le biais de la Ligue, sait aussi se montrer généreux : à chaque déplacement de la sélection de La Réunion, c’est toute une escouade de membres de la Ligue qui accompagne l’équipe. La dernière fois, c’était à Paris. Mais c’est quand même plus sympa lorsque c’est en Nouvelle-Calédonie ou en Guadeloupe. Aux frais de la princesse, et sans arrière-pensées, évidemment.

Ces manoeuvres suffiront-elles ? En novembre, pour la première fois depuis seize ans, Yves Éthève aura un adversaire. La victoire des Réunionnais à la Coupe de l’Outre-mer tombe à pic. Mais n’empêchera pas Dominique Goumane, ancien membre de la Ligue qui a démissionné avec quelques autres, de présenter une liste face à lui. Goumane ne manquera pas de rappeler que la fréquentation des stades est en baisse. D’ici là, il va falloir qu’il veille sur ses colistiers : il paraît qu’ils ont déjà reçu quelques coups de fil.

Loïc Chaux

 

Note de décembre 2019 : L’élection lors de l’assemblée générale évoquée dans cet article avait alors été remportée haut la main par ce sacré Yves… Le Tangue y avait assisté, et en avait alors fait le compte-rendu. Les opposants avaient porté une réclamation pour des fraudes constatées lors des votes, et la justice leur avait donné raison, annulant l’élection en 2014. Interdit de se présenter pendant deux ans, ÉTHÈVE était revenu en 2016 se faire élire de nouveau. Toujours avec les mêmes méthodes : à l’heure où nous écrivons ces lignes, il est toujours président de la LRF, et les plus petits clubs se plaignent toujours de ses méthodes.