Ramassamy, Bello et les autres, fans de l’homéopathie

Plusieurs députés réunionnais se sont récemment prononcés contre le déremboursement de l’homéopathie, avec des arguments plus foireux les uns que les autres. Il faut dire qu’à La Réunion, l’homéopathie, c’est populaire ; s’agirait pas de s’engueuler avec les électeurs.

 

Petit avant propos. Ici, nous n’allons pas discuter de l’efficacité ou non de l’homéopathie, le cas est tranché : elle n’a aucun effet supérieur à l’effet placebo. L’homéopathie, ça marche, donc, comme le bisou qui guérit tout. On ne va pas refaire la littérature scientifique, les médias nationaux et internationaux ont tous fait des papelards dessus, et, finalement, la page Wikipedia résume parfaitement la chose, suffit d’aller, en plus, consulter les sources. Ça parle de foies de canard pourris, de dilutions infinies et, surtout, de bullshit scientifique à la puissance mille.

L’homéopathie, comme beaucoup d’autres choses, Le Tangue pourrait s’en ficher. Il ne demande que ça. Sauf qu’elle pose deux problèmes : d’une, elle peut inciter les patients à se détourner de la médecine classique pour gober leurs granules de sucre ; or, comme nous vous l’expliquions il y a un an, une étude parue dans un journal à comité de lecture concluait sur le fait que les personnes atteintes de cancer ayant recours aux médecines dites “alternatives” (en complément d’un traitement traditionnel ou non) avaient un taux de mortalité beaucoup plus élevé que celles qui se cantonnaient aux méthodes validées par la science. L’homéopathie était expressément citée dans cet article scientifique. Deuxième problème : l’homéopathie est partiellement remboursée par la Sécu, jusqu’à maintenant. Au vu de la parfaite inefficacité des médicaments homéopathiques en cas de maladie, on ne voit pas pourquoi il ne faudrait pas aussi rembourser la plaquette de beurre, les fraises Tagada ou la nouvelle Picaro IPA (on dit ça parce qu’on l’aime bien, celle-là).

À La Réunion, département plutôt bien pourvu en pharmacies (une pour 3500 habitants, bien au-dessus de la moyenne française), l’enseigne “homéopathie” pullule sur les frontons. On compte aussi huit médecins-homéopathes, et plusieurs centaines d'”homéopathes” tout court (le diplôme d’homéopathe, s’il n’est pas obtenu par un professionnel de santé, n’étant pas reconnu, absolument rien ne vous interdit de vous déclarer homéopathe demain, et de prescrire de l’arnica) : l’homéopathie, à La Réunion, est un business. Selon des bilans que Le Tangue a pu se procurer, le chiffre d’affaires de Boiron, leader sur le secteur, rien qu’à La Réunion, était de 3,777 millions d’euros en 2018. Ça roule, pour les granules.

Il y a quelque temps, pour une fois, Le Tangue avait applaudi l’annonce de la ministre de la Santé qui décidait, suite aux conseils de la Haute autorité, d’arrêter le remboursement de l’homéopathie par la Sécu. Progressivement, certes, mais quand même : l’homéopathie est une croyance, on a du mal à comprendre pourquoi la communauté devrait payer pour des croyances.

Quarante-cinq députés se sont indignés de cette décision, dans une tribune du JDD. On était étonnés, et contents : aucun Réunionnais n’apparaissait dans la liste… jusqu’à ce qu’on découvre cette tribune de Nadia Ramassamy, puis ce papier du Jir, dans lesquels Ramassamy, donc, mais aussi Bello, Ratenon, Lorion et Bareigts affirmaient vouloir continuer, encore, à rembourser le placebo.

Au vu des chiffres de Boiron, chez nous, il semble donc bien que les Réunionnais soient de gros consommateurs de granules. On comprend donc aisément l’intérêt pour nos élus d’aller dans le sens du vent. Hélas : les arguments avancés par eux sont autant de sophismes, que Le Tangue propose de décortiquer. 

Commençons donc par la tribune de Nadia Ramassamy (qui est médecin, au passage) :

 

L’efficacité se juge aussi par le ressenti et l’expérience des patients. Un placebo inoffensif vaut mieux qu’un traitement curatif traumatisant pour la physiologie et la psychologie des patients.

Nadia Ramassamy concède bien qu’il s’agit d’un placebo. C’est déjà pas mal. Sauf que si le “traitement curatif traumatisant pour la physiologie et la psychologie” marche mieux qu’un placebo (on pense à la chimio, tiens, au pif), on ne voit pas pourquoi il faudrait préférer le placebo. De plus, on rappelle l’étude citée ci-dessus : l’utilisation de “médecines douces” est très souvent préjudiciable dans le cas de maladies graves.

 

Utilisées par 3 Français sur 4 pour se soigner, l’homéopathie est aujourd’hui prescrite tous les jours par plus d’un tiers des médecins généralistes et elle est distribuée par plus de 20 000 officines de pharmacie dans tout le pays. La fin du remboursement réduirait donc la prescription encadrée, légale et reconnue des professionnels de santé.”

Depuis quand le nombre est un argument ? Des centaines de millions de personnes croient en Dieu, est-ce à dire que Dieu existe ? Quant aux “prescriptions encadrées”, d’une, on rappelle qu’il s’agit de granules de sucre, de deux, que l’homéopathie est accessible sans ordonnance, et que les Français l’achètent sans aller voir un médecin.

 

L’homéopathie remboursée permet également de maintenir un accès aux soins pour tous et restreint la consommation de médicaments bien plus couteux pour la Sécurité sociale que l’homéopathie mais surtout elle diminue aussi le recours aux antibiotiques, aux psychotropes, aux anti-inflammatoires et à des traitements aux effets secondaires lourds pour les patients.”

Nadia Ramassamy mélange deux choses : la surconsommation de médicaments en France et la consommation d’homéopathie. La France prend en effet trop de médocs, mais avec une meilleure communication auprès des patients et des médecins, ces chiffres ont tendance à diminuer. D’ailleurs, tiens, anecdote : la France est le pays qui consomme le plus d’antibiotiques, mais aussi celui qui consomme le plus d’homéopathie. Étonnant, Nadia, non ?

Ah, et puis, l’idée reçue que les utilisateurs de granules coûteraient moins cher à l’État que les autres est fausse : une étude de Plos One daté de 2015 concluait que les fans de l’homéopathie, au contraire, coûtaient plus cher que ceux qui n’utilisent que les soins conventionnels, du fait notamment du retard de prise en charge médicale pour les affections sérieuses. 

 

Un secteur français exportateur, des plus de 1 000 emplois directs et des recettes fiscales pour l’État qui seraient perdus.”

La Sécu doit-elle donc soutenir toutes les entreprises qui risquent de perdre des emplois ? Le mecs de Good Year n’y avaient même pas pensé, à faire rembourser les pneus par la Sécu…

 

Les conséquences de la fin du remboursement de l’homéopathie s’avéreraient principalement dangereuses pour la santé des patients, pour l’égalité d’accès à la santé publique.”

C’est faux, encore. Il n’y aura aucune conséquence sur la santé publique, puisqu’une efficacité de l’homéopathie supérieure à l’effet placebo sur la santé na jamais été démontrée. Selon les études citées plus haut, ce serait même l’effet inverse : limiter la consommation de l’homéopathie aurait plutôt tendance à être un bienfait pour la santé des patients.

 

Dans l’article du Jir, ça continue, avec les autres.

 

“Je suis naturellement opposé au déremboursement de l’homéopathie dès lors que ces médicaments sont prescrits par un médecin.” (David Lorion)

L’homéopathie ne nécessite pas de prescription pour être achetée. Et si votre médecin vous prescrit de manger deux bananes par jour, vous demandez le remboursement des bananes ? Pas con.

 

“C’est d’abord un acte de défiance de l’ordonnance médicale et du choix du médecin de le prescrire.” (David Lorion)

Faux dilemme : le médecin peut bien prescrire ce qu’il veut. C’est juste que la Sécu ne veut plus rembourser des médocs inefficaces. Le médecin pourra bien évidemment continuer à prescrire de l’homéopathie, si ça lui chante.

 

Mme Buzyn enlève le remboursement, sans évaluation.” (Huguette Bello)

C’est complètement faux. D’une, les études scientifiques sont foisonnantes sur le sujet : ça ne marche pas. De deux Agnès Buzyn a suivi les recommandations de la Haute autorité de santé, qui estime que “ces granules ont une efficacité équivalente à un placebo.”

 

On a un gouvernement qui régresse alors que l’homéopathie, ça marche.” (Huguette Bello)

Non, non. Ça marche pas. Pas plus que l’effet placebo.

 

Et quand on écoute la HAS, on entend les laboratoires.” (Huguette Bello)

Ah, un petit peu de complotisme, ça va plaire aux gogos. Sauf que la HAS a étudié des centaines et des centaines d’études indépendantes. Que les méta-analyses ramènent toutes vers la même conclusion, que ça ne marche pas. Il faudrait donc écouter les quelques études – bancales –  qui concluent à l’efficacité de l’homéopathie et réalisées par… les labos de médocs homéopathiques ?

 

Le remboursement des médicaments homéopathiques, c’est 0,3% (des dépenses de l’Assurance maladie) : ce n’est pas l’homéopathie qui creuse le trou de la Sécurité Sociale.” (Huguette Bello)

Et ? Les économies, même les petites, c’est pas bien ?

 

Je connais des gens qui se soignent à cela et ils sont contents.” (Huguette Bello)

Tant mieux pour eux. Mais malheureusement, ils ne se soignent pas.

 

Aujourd’hui, les politiques doivent porter la voix des professionnels de santé, des médecins et des patients qui sont pour l’homéopathie.” (Jean-Hugues Ratenon)

Pour les professionnels de santé et les médecins, c’est raté : le Conseil de l’Ordre est contre l’homéopathie. Quant à l’avis des patients, Ratenon à raison. Si, en effet, la population veut bien, en son âme et conscience, continuer à voir remboursés des médicaments inefficaces, on ne voit vraiment pas pourquoi cela ne serait pas possible. La question est plutôt intéressante. Sauf que la question de l’efficacité de l’homéopathie dans le débat public est plutôt récente. Mieux informés, les Français trouveront-ils toujours si fantastiques leurs petites granules ?

 

Les défavorisés ne vont plus pouvoir se soigner avec les médicaments homéopathiques s’ils ne paient pas.” (Jean-Hugues Ratenon)

Alors, d’une, ces médocs-là n’étaient remboursés qu’à 30%. De deux, on ne se soigne pas avec de l’homéopathie (on se répète, non ?). Donc, cette fois, les gens – défavorisés ou non – pourront se soigner avec des médocs qui marchent, et qui sont remboursés. Elle est pas belle, la vie ?

 

C’est une question qui a été vite tranchée, sur la base d’un avis.” (Ericka Bareigts)

Ça fait des années que la littérature scientifique foisonne sur le sujet, et arrive aux mêmes conclusions. De plus, l’avis en question, celui de la HAS, se base sur plus de 800 publications scientifiques !

 

Cela ne peut que faire plaisir aux laboratoires.” (Ericka Bareigts)

Hop, le retour du complotisme. Ça va leur faire plaisir, c’est sûr. Et ? Si la science est de leur côté, qu’y faire ? Et Boiron, c’est pas un labo ? 600 millions de CA, en 2018…

 

Boiron, ce sont près de 4000 personnes, une antenne à la Réunion et on les met au chômage avec cette décision.” (Ericka Bareigts)

Même remarque que précédemment. Faux dilemme, appel à la pitié, tout ça… La Sécu doit-elle rembourser tous les produits des entreprises qui craignent pour leurs emplois ? L’acier d’Arcelor ou les Twingo de Renault ?

 

Dire que les médicaments homéopathiques n’apportent rien, c’est caricatural et réducteur.” (Ericka Bareigts)

Personne ne dit ça. Les études concluent toutes à la même chose : aucun effet supérieur à l’effet placebo.

 

A forte dose, des médicaments conventionnels sont néfastes.” (Ericka Bareigts)

Exact. Il faut donc encore mieux former les médecins, afin qu’ils prescrivent encore mieux les médicaments conventionnels, ceux qui soignent. Le “à forte dose” est d’ailleurs rigolo : saviez vous que l’eau, à forte dose, ça peut tuer ? Ça s’appelle la potomanie. 

 

Quand on dit que ça creuse le déficit de la Sécurité sociale, on nous prend pour des rigolos.” (Ericka Bareigts)

Qui a dit ça ? Personne de fûté, certainement. L’homéopathie, ça ne creuse pas le trou de la Sécu. Mais ça coûte des sous, ça, aucun doute : 55,7 millions d’euros en 2016, sur plus de 18 milliards d’euros de remboursement en tout. Une paille ? Certes. Mais une paille à plus de 55 millions, quand même. C’est toujours ça de gagné.

 

Quand on va chez le médecin , on a des cachets, des sirops. On en utilise la moitié alors qu’on a payé plein pot. C’est un vrai sujet pour la Sécurité Sociale.” (Ericka Bareigts)

Exact : c’est un vrai sujet pour la Sécu. Qui n’a rien à voir avec le remboursement ou non de l’homéopathie.

 

La députée socialiste de la 1ère circonscription qui se soigne à l’homéopathie, elle et ses enfants. Elle en est pleinement satisfaite…” (Jir)

Grand bien lui fasse, à elle et ses enfants. C’est l’argument du “J’ai le même à la maison.” Ça nous rappelle les Inconnus.

 

 

 

Loïc Chaux