La natation, dernier bastion colon

Aux Jeux des Îles qui viennent de se terminer, plus d’une médaille d’or sur trois remportée par La Réunion provient d’une seule discipline, la natation, où règnent les plus grandes inégalités entre les participants. 

 

Dans un monde sportif idéal, il n’y aurait pas de natation aux Jeux des Îles de l’océan Indien. Pour une raison simple : pour être performant en natation, il faut des piscines. Et construire des piscines – les entretenir, surtout, ! -, ça coûte cher ; la plupart des îles de la zone en sont dépourvues : à Mada, les rares bassins sont éparpillés dans un pays immense, sont très chers pour le pouvoir d’achat local, et donc peu accessibles ; aux Seychelles, elles se trouvent souvent dans des hôtels, rendant leur accès onéreux, comme à Mayotte, aux Maldives et aux Comores où, en plus, elles n’ont pas toujours les bonnes dimensions. Maurice a bien quelques piscines publiques, six, en tout. Dix fois moins qu’à La Réunion alors que l’Île Sœur est plus peuplée. Le système éducatif de nos voisins exigerait, comme chez nous, de savoir nager à douze ans que, de toutes façons, ce serait matériellement impossible. 

Or, au Jeux des îles, une médaille d’or distribuée sur cinq vient de la natation. Et même si l’évolution des structures aux Seychelles et à Maurice (en attendant Mada, qui vient d’inaugurer un nouveau complexe avec bassin olympique couvert) leur permet de gagner de plus en plus de médailles, La Réunion continue de dominer outrageusement la discipline : cette année, presque une médaille d’or sur deux est revenue à La Réunion, qui comptait pourtant plusieurs absents, occupés à nager dans l’Hexagone. Dans les bassins, il y a La Réunion, et le reste. Et encore, on est gentils, on ne vous parle que des médailles d’or ; en nombre de médailles tout court, c’est la fête du slip. Dire que cette édition a pourtant vu le plus mauvais résultat pour les Réunionnais de ces dernières éditions… 

 

Classement des pays par médailles d’or gagnées en natation depuis 2003.

 

La distribution des médailles, au Jeux, est fortement en lien avec les infrastructures des pays concernés. Plus les les pays sont équipés en piscines et en entraîneurs de qualité, plus ils gagnent des médailles. Lapalisse serait fier du Tangue. 

Et comme on ne fait pas qu’enfiler des lieux communs, au Tangue, nous nous sommes amusés à refaire le classement des pays par médaille d’or, depuis 2003, sans la natation. Et c’est plutôt intéressant.

 

Classement des pays par médailles d’or gagnées depuis 2003.

 

Classement des pays par médailles d’or gagnées depuis 2003 (hors natation).

 

Entre 2003 et 2019, on constate donc que La Réunion a remporté trois fois les Jeux des Îles, sur cinq éditions. Si on retranche la natation ? Elle n’en gagne plus une. Pire : elle deviendrait alors le seul pays organisateur sur la période à n’avoir pas gagné chez elle : les Seychellois en 2011, Maurice en 2003 et 2019, Madagascar en 2007, auraient tous triomphé devant leur public. Comble de l’indignation pour des Réunionnais qui, dans les compétitions, n’ont d’yeux que pour leurs frères ennemis de l’Île Sœur : ces derniers auraient gagné à La Réunion en 2015. Ça fait mal à l’ego.

Les amoureux de la natation – ce que Le Tangue n’est pas, ça ne sait pas nager, un tangue – pourraient toujours rétorquer qu’il suffirait de faire les mêmes calculs avec l’athlétisme.

Oui… mais non. Première raison : les résultats d’athlé semblent, globalement, plus serrés, du moins pour le groupe Seychelles – Maurice – Réunion – Madagascar. Sur les cinq dernières éditions, aucun pays n’a dominé outrageusement les autres, du moins, pas dans les proportions de La Réunion avec la natation.

 

Classement des pays par médailles d’or gagnées en athlétisme depuis 2003.

 

Surtout, et le fait que Madagascar apparaisse parmi les meilleurs, que les Comores et Mayotte y gagnent des médailles, le prouvent : l’athlétisme nécessite moins de moyens financiers que la natation pour exister : avec une piste en terre, un bout de pelouse, vous pouvez courir, sauter, lancer. Pour nager en compétition, il vous faut une piscine. L’universalité de l’athlé n’est pas à prouver ; celle de la natation, si. C’est la même chose au plus haut niveau, puisque, là encore, les meilleurs nageurs sont issus des pays occidentaux, quand l’athlétisme voit depuis longtemps ses podiums s’ouvrir aux pays en voie de développement.

 

“Les Jeux étaient faits par les Réunionnais et pour les Réunionnais.”

 

Du coup, pourrait-on imaginer, naïfs que nous sommes, que la natation disparaisse du programme, afin de rendre plus égalitaire la course aux médailles des Jeux des Îles ? Ben non, ducon. Déjà, la Charte des Jeux l’interdit : “Le nombre de disciplines doit être au moins égal ou supérieur à 10 et comprendre impérativement l’Athlétisme et la Natation. Doivent obligatoirement figurer au programme des Jeux, cinq disciplines choisies parmi la liste imposée des huit disciplines suivantes : Badminton, Basket-Ball, Football, Volley-Ball, Tennis de table, Voile, Boxe, Cyclisme. Le programme peut être complété par d’autres disciplines prises sur la liste ci-dessus ou d’autres choix optionnels. Au moins 80% de ces disciplines sportives doivent être impérativement des sports olympiques.” Depuis le début, les JIOI se calquent sur les Jeux olympiques, et la natation est la discipline reine des JO, avec l’athlé. Rien à foutre des particularités locales, donc, il faut suivre les règles du Comité international olympique.

Mais même si la Charte des Jeux pouvait être modifiée – et on connaît le bordel que c’est à chaque fois qu’il s’agit d’y réfléchir –  la natation n’a quasiment aucune chance de disparaître : La Réunion n’acceptera jamais de perdre pareil pourvoyeur de médailles.

Dans son passionnant bouquin Les Jeux des îles de l’océan Indien, Yves-Éric Houpert explique que le ver était dans le fruit dès la création des JIOI, à la fin des années soixante-dix : “Cette présence marquée des forces françaises [dans les îles du coin, par la colonisation, NdT] confirme la volonté de l’Etat de montrer à ses voisins sa domination. Les Jeux des îles ont été créés pour cette raison: pour les gagner et affirmer une suprématie. Ce sont bien les Jeux des îles de l’océan Indien, de toutes les îles, mais la responsabilité en revient à la France qui a l’argent et les infrastructures. En résumé, comme le dit Jean-Paul Géréone (un des fondateurs des Jeux, NdT), “les Jeux étaient faits par les Réunionnais et pour les Réunionnais“.” 

Dans son livre, Houpert rappelle souvent que les Jeux des Îles, au lieu d’être une gentille kermesse entre jeunes sportifs, est en fait un lieu où ce concentrent les rivalités géopolitiques de la zone. Où il s’agit pour les colonisés d’hier de prendre leur revanche sur le colonisateur ; où il s’agit pour le colonisateur de rappeler qui c’est le patron. Où on rigole gentiment des Comoriens et des Mahorais qui gagnent peu de médailles. 

Au vu de la ferveur constatée à Maurice ces derniers jours, culminant lors de la finale de foot entre Maurice et Réunion, les Jeux des Îles sont donc bien plus que du sport… et la natation, pour La Réunion et donc la France, la dernière excuse pour continuer à regarder les îles voisines de haut.

Loïc Chaux