Le travail de maton se gâte

Alexandre Gonneau, un surveillant de prison de vingt-sept ans, s’est suicidé fin mai après avoir quitté son travail à Fleury-Mérogis. Il était parti de La Réunion quatre ans plus tôt avec la promesse d’un job d’avenir.

 

Un cri vient briser le silence de recueillement, celui de la maman, au bord de la crise de nerf. Comme toute une profession.

Ce matin-là, dimanche 10 juin, ils sont à la louche cinq cents à se rassembler devant la mairie de Fleury-Mérogis (Essonne). Ah bon, il y a une mairie à Fleury-Mérogis ? On croyait qu’il n’y avait qu’une prison. La plus grande d’Europe même : deux mille huit cents places, quasiment le double de détenus. Cherchez l’erreur.

Certains dorment donc sur des matelas. Par terre. Au milieu de cette pagaille, les matons, de moins en moins nombreux et de moins en moins expérimentés, avec encore une centaine de départs programmés en août selon le syndicat FO. La région parisienne ramasse tous les jeunes. Les sorties d’écoles, ces jeunes gars qui ont vu les belles affiches du ministère de la justice présentant deux gardiens, un gars et une fille, uniforme bleu foncé, liseré bleu ciel, souriants. Heureux de faire ce taf. Ça vend du rêve, un tel sourire devant des barreaux. Ils sont nombreux des territoires d’outre-mer à croire à la supercherie. Quand le taux de chômage atteint des sommets chez les moins de trente ans, la promesse d’un job pousse à sauter la mer. Mais la réalité est toute autre.

Devant cette mairie d’une banlieue disgracieuse traversée par la nationale et connue uniquement pour sa zonzon, ils sont vêtus de blanc et se rassemblent autour d’un nom : Alexandre Gonneau, vingt-sept ans, Réunionnais arrivé en 2014 dans l’Hexagone pour devenir maton. “Il avait fait son stage dans cette prison et c’est là qu’il a voulu travailler” confie Mélodie, sa compagne. Depuis, il était affecté au quartier disciplinaire qui réunit les détenus les plus durs ou du moins ceux qui ont fait des conneries. S’il savait qu’il faut attendre quinze piges pour espérer rejoindre La Réunion, chaque année, il faisait sa demande de mutation.

 

Liquide non identifié“, selon l’administration. “Urine“, selon Mélodie.

 

Le 22 mai, c’est cette prison qu’il quitte à 12h30. Il doit terminer à 18h mais ne va pas bien. L’administration lui fait signer une décharge. Ok pour qu’il parte, mais qu’il donne des nouvelles toutes les deux heures. Ce n’est pas la direction de son domicile qu’il prend. Il roule avec sa voiture pendant près de 200 kilomètres. Deux heures plus tard, le voilà sur le pont de Tancarville. En uniforme, Alexandre saute de l’ouvrage haut de 51 mètres. L’endroit est réputé pour un spot de suicides. Chaque année, une petite dizaine en moyenne de désespérés passent à l’acte ici.

Alexandre met fin à sa vie de maton et immédiatement sa mort pose des questions. “Nous n’arrivons pas à savoir ce qui s’est passé ce matin là pour qu’il parte, reprend Mélodie. Il avait sa gamelle, c’est signe qu’il avait prévu d’aller jusqu’au bout de sa journée. La veille il allait bien. Puis durant la matinée, certains de ses collègues ont dit qu’il avait le regard vide.

Alexandre avait été victime d’une agression indirecte un peu plus d’un mois plus tôt. Le 15 avril, un détenu lui a lancé un seau d’urine au visage alors qu’il se disputait avec un autre détenu. “Il savait c’était de l’urine mais pour l’administration, ils ont qualifié ça de liquide non identifié. Il n’a pas eu de soutien et c’est ce qui l’a profondément marqué” livre un collègue d’Alexandre. Mélodie reprend : “Tout ce que sa direction a voulu savoir c’est quand il allait reprendre le travail.” Quant au détenu en cause, lui s’est excusé auprès d’Alexandre.

Nicolas Goinard

Jeunes, souriants, propres sur eux : le ministère de la Justice avait pourtant essayé de bien nous le vendre, son job.