Des soucoupes partout, tout le temps

On parie que ça va nous faire la semaine ? Dans le Jir du jour, Fabrice Juppin de Fondaumière affirme de nouveau avoir vu une “soucoupe volante”. Pour une fois, c’est dans ses propres archives que Le Tangue va pouvoir fouiller.


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L’année 2014 a été chargée, pour Fabrice Juppin de Fondaumière : en janvier, puis en août, ça n’arrêtait pas. Aujourd’hui, il est de retour dans les pages du Jir : cette fois, il en a vu un dimanche soir, peu avant 22h, vers Quartier-Fraçais (son témoignage est relaté ici). 

Or, en 2014, Le Tangue s’était déjà penché sur son témoignage, et l’avait décortiqué. Aujourd’hui, monsieur Juppin utilise les mêmes arguments pour appuyer ses dires : son “sérieux“, l’oubli de la “photo“, des choses qu’on “nous cache“, une observation de nuit, un manque de témoins extérieurs…

Une petite nouveauté, cependant : on peut émettre, sur l’observation du jour, l’hypothèse de la “contagion“. Les vagues d’observations de “soucoupes” correspondent en effet souvent à la médiatisation d’une observation, ou même juste du sujet : la première utilisation du mot “soucoupe”, la médiatisation de l'”Affaire Roswell“, X-Files, etc. ont à chaque fois provoqué leur lot d’observations. On appelle cela le “modèle socio-psychologique du phénomène ovni” et c’est très bien documenté. Quel rapport avec l’“observation” du jour ? Eh bien, il y a une semaine, les médias locaux avaient relaté avec de nombreux articles des conférences qui s’étaient tenues à la Cité du Volcan sur l’exobiologie, accompagnée d’un film sur les fameux “Babas Michelin” de 1968. Une semaine avant, le mot “ovni” était aussi utilisé pour une lumière aperçue dans le ciel.

Le Tangue étant fainéant, et puisqu’il s’était cassé la tête il y a quatre ans à analyser le témoignage de Fabrice JDF quasiment identique à celui d’aujourd’hui, nous vous reproduisons notre papier de l’époque.

Loïc Chaux

 

Article paru dans Le Tangue #18, en février 2014

Oh, la belle bleue !

Plusieurs personnes ont vu des lumières dans le ciel de l’Est, et, tout de suite, le mot “ovni” est apparu. À son tour, Le Tangue a décidé de se pencher sur la chose avec une ligne de conduite : ne pas prendre les témoins pour des imbéciles, ni les lecteurs pour des abrutis.

 

Après le cyclone Bejisa, c’était la grosse affaire du mois de janvier. Le Jir en a même fait son gros titre le vendredi 24 : “D’étranges observations dans le ciel, pouvait-on lire sur la “une”, avec en sous-titre “Ovni ou drone ? Les gendarmes se sont rendus sur place mercredi soir pour tenter d’éclaircir le mystère.” Un vrai carton plein : “étrange, “ciel”, ovni, “drone”, “gendarmes, “mystère, on a tous les ingrédients de la belle histoire qui fait vendre.

Au Tangue, nous aussi, on aime bien ce genre d’histoires. Hélas, nous sommes rationnels, et ça casse un peu le trip… Les faits, les voici : un habitant de Saint-Benoît, élu de l’opposition à Sainte-Rose, dit avoir vu, plusieurs fois depuis le début de l’année, des lumières se déplacer dans le ciel nocturne, et quelques proches ont confirmé la chose ; des photos – floues – et des vidéos – tremblotantes et montrant des points lumineux dans le ciel – ont été diffusées. Le reste n’est que littérature et conjectures. Penchons-nous un peu sur la chose…

 

Élu et syndicaliste, et alors ? 

Dans le papier du Jir et dans les médias qui le reprennent, on nous serine que le témoin, Fabrice Juppin de Fondaumière, est “élu à Sainte-Rose et syndicaliste bien connu”, qu’il n’est pas un “farfelu”. Cet argument ne donne aucune crédibilité à l’affaire : François Mitterrand consultait bien l’astrologue Élizabeth Teissier, il n’était pas un “farfelu”, mais ça ne prouve pas que la mère Teissier ne lui racontait pas des conneries et qu’il y croyait. On peut être tout à fait intelligent, cultivé, inséré socialement et avoir des croyances ne reposant sur aucun fait rationnel. D’ailleurs, cela semble être le cas dans la famille de l’élu de l’opposition sainte-rosienne : dans un reportage de linfo.re, son fils de dix-sept ans, lui aussi témoin, explique, une croix autour du cou : “Je me suis affolé, je tremblais, j’avais les larmes aux yeux, j’ai fait une prière.” Juppin de Fondaumière le dit lui-même, il est prêt à “jurer sur la Bible, s’il le faut”, qu’il ne s’agit pas d’un canular. Toujours est-il que si on croit en Dieu dans la famille, c’est déjà que le terrain est propice aux croyances…

 

La nuit, pas de bol… 

La plupart des observations dites “inhabituelles” ont lieu la nuit, selon le Geipan (Groupe d’études et d’informations sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés). La visibilité est évidemment plus mauvaise et peut permettre de prendre des phénomènes normaux pour des anormaux. Que les observations faites à La Réunion aient eu lieu la nuit ouvre un très grand nombre de possibilités pour expliquer ces lumières. Ce qui ne nous avance pas beaucoup…

 

La taille, c’est important. 

Dans le reportage d’Antenne Réunion, un copain, lui aussi témoin, parle d’un objet de “100m2 environ volant au-dessus de la mer. Dans le Jir, Fabrice Juppin parle “d’une soucoupe de 40 mètres de largeur”, soit… 1256m2, douze fois plus. Mettez-vous d’accord, les gars. En fait, ce n’est pas étonnant. La nuit, la faible luminosité (le croissant de Lune était très mince le soir de la première observation), les nuages (toutes les nuits de l’Est ont été nuageuses depuis le début de l’année) et la hauteur des observations rendent impossible l’évaluation des distances. En effet, pour évaluer la distance nous séparant d’un objet dont on ne connaît pas la taille – et c’est le cas ici –, il nous faut un repère et, dans le meilleur des cas, un lien entre l’objet et le repère choisi (une ombre portée sur une montagne, par exemple). La Lune, qui est toujours à peu près à la même distance de la Terre, nous paraît quelques soirs plus grosse : c’est une illusion d’optique due à l’apparition dans notre champ de vision de repères (immeubles, montagnes) plus proches du croissant que d’habitude. Pour en revenir à nos lumières réunionnaises, puisqu’elles sont arrivées par le ciel ou par la mer, très sombres, il est impossible d’évaluer distances et tailles. Les évaluations de hauteur, d’éloignement, voire de vitesse proposées par les témoins sont ainsi pour le coup, complètement inexploitables.

 

Des lumières, et colorées, en plus ! 

“Rouges, orange, vertes, blanches” : voici les couleurs distinguées par Fabrice Juppin. Soit, exactement, les couleurs de signalisation des avions. Comme le remarque le Geipan, “le déplacement est régulier pour les avions de ligne, le plus souvent linéaire, sauf aux abords de balises ou d’hippodromes d’attente. L’aspect peut être très variable : au minimum les feux de position (rouge à gauche, vert à droite), éventuels feux anticollisions à éclats (brefs éclairs séparés d’une seconde), et phares de piste, très puissants, directionnels. L’observateur, souvent aveuglé par les feux de piste ou les feux à éclats a du mal à distinguer la vraie forme de l’avion. Un avion vu de face, par exemple dans l’axe d’une piste d’atterrissage, n’est perçu que par ses phares de piste : il apparaît alors comme un point lumineux, très semblable à une étoile brillante ; s’il change de direction, l’observateur perçoit une extinction du point lumineux. attention, un avion peut donner l’illusion de rester fixe en venant de face à vous à l’atterrissage ou sur votre côté si vous êtes en voiture et qu’il se déplace en sens inverse.” C’est quand même intéressant, parfois, de lire ce qu’écrivent les scientifiques. Le Geipan précise encore que l’observation d’un avion peut durer de une à vingt minutes : exactement la fourchette des observations réunionnaises.

 

Un drone en cadeau. 

Le Tangue a l’habitude de feuilleter les catalogues de jouets pour Noël, et il a remarqué que les drones y étaient présentés en vedettes depuis deux ans. Il est même possible pour un particulier de s’en faire livrer des géniaux – nous avons trouvé une annonce à Sainte-Clotilde sur leboncoin.fr, c’est dire… Les observations ont eu lieu au début de l’année, quelques jours après Noël, en pleines vacances scolaires. L’hypothèse de gamins essayant leur nouveau joujou volant le soir n’est donc pas non plus une énormité, vu le manque de fiabilité sur la taille des objets observés, l’absence de remarques sur un quelconque bruit et l’observation de lumières, qui équipent justement ce type d’appareils. Si c’est bien un de ces drones qui a été observé, il y a des marmailles qui doivent bien se marrer, en ce moment, du côté de Saint-Benoît.

 

Une photo qui ne veut rien dire 

La photo publiée en une par le Jir est certes bien jolie. Mais elle n’apporte rien. Quelques points lumineux dont les couleurs ne correspondent pas aux témoignages, aucune netteté, aucun point de repère fixe… Dans le cas des phénomènes aérospatiaux non identifiés (PAN), une photo devient un indice à condition de connaître son temps d’exposition, l’ouverture, sa distance focale, son orientation précise… Ici, on se retrouve avec un bidule pouvant ressembler à des photos de naissance d’étoiles ou d’observations microscopiques. Voire de débris de satellites pénétrant dans l’atmosphère, qui sont nombreux lors des nuits d’observation. La qualité de l’appareil photo – et du photographe – ont fait le reste.

 

Les témoins semblent se connaître.

Loin de nous l’idée de remettre en cause leur bonne foi. Mais, selon le Jir, ils sont, en plus de Fabrice Juppin, “une dizaine de personnes, dont les membres de sa famille, plusieurs proches et inconnus.” L’article cite, déjà, sa femme, ses fils de cinq, seize et dix-sept ans, un ami du même âge et sa nièce de huit ans. On est déjà à six ; ajoutons les deux dalons du reportage de linfo.re, nous arrivons à huit. On peut donc affirmer, sans se tromper, que la majorité des témoins sont des proches de Fabrice Juppin. Or, celui-ci a fait les premières observations seul, avant d’en aviser les autres, qui l’ont accompagné lors des observations suivantes. Persuadé d’avoir vu un “ovni”, celui-ci a pu, sans penser à mal, les induire à voir la même chose. En psychologie, c’est un biais cognitif appelé “cadrage” : on répondra de manière naturelle plus facilement “J’ai vu un ovni” à la question “As-tu vu un ovni?” qu’à la question “Qu’as-tu vu?”, surtout lorsque la question est posée par quelqu’un à qui on fait confiance. Passons sur le fait que deux témoins aient cinq et huit ans : on le dit juste en passant, à cet âge-là, on croit encore au Père Noël. Par ailleurs, notons que lorsque des témoins extérieurs au cercle des proches sont convoqués, des gendarmes en l’occurrence, ils ne voient rien du tout. Enfin, il est tout de même étonnant, vu les tailles annoncées de la supposée soucoupe, que personne d’autre n’ait rien vu dans d’autres endroits de Saint-Benoît ou de Bras-Panon.

 

Une croyance en fait très forte. 

Fabrice Juppin de la Fondaumière dit qu’il réclame avant tout “des réponses “. C’est faux. “Si je témoigne, c’est parce que je suis sûr de ce que j’ai vu. Je suis prêt à engager ma crédibilité, ma parole, mon honneur, à le jurer sur la Bible si besoin. […] Je suis prêt à aller devant toutes les télés”, a-t-il dit au Jir. C’est donc un homme convaincu qui parle. En fait, il prend le problème par le petit bout de la lorgnette, le mauvais, scientifiquement parlant. Au lieu de dire “J’ai vu des lumières qui m’ont paru étranges, expliquez-moi ce que c’est”, il dit “J’ai vu un ovni, et si ce n’en est pas un, prouvez-le moi.” Cette observation – qui a certes pu lui paraître étrange –, peut en fait avoir des dizaines d’explications rationnelles. Seule une étude approfondie des témoignages, des lieux, des conditions météo, des éléments photo et vidéo pourraient permettre d’émettre des hypothèses. La science ne s’appuie pas sur des croyances, mais sur des faits. Et, mieux encore, face aux observations de phénomènes inexpliqués (dont le nombre d’observation diminue à mesure qu’évolue la science…), les scientifiques appliquent le principe du rasoir d’Ockham. Il s’agit de dire que les hypothèses suffisantes les plus simples sont les plus vraisemblables. Et dans ce cas-là, il est plus simple d’imaginer que Fabrice Juppin a vu un avion ou un quelconque objet créé par l’homme, qu’une machine permettant à une vie extraterrestre de venir au large de La Réunion, en pleine nuit, sans se poser avant de repartir. Car franchement, une vie qui aurait acquis les capacités de traverser l’univers, à part pour venir lire Le Tangue, on se demande bien ce qu’elle viendrait foutre ici. 

 

Pour compléter la lecture, une vidéo, essentielle :