Le marathon féminin, une histoire aussi réunionnaise

Les événements autour de Cléménce Calvin, athlète qui aurait tenté de se soustraire à un contrôle antidopage selon Le Monde et qui a battu le record de France du marathon dimanche, nous a rappelé qu’il n’y a pas si longtemps, ce même record était détenu par une Réunionnaise… dont l’entourage sentait, lui aussi, les effluves des produits prohibés.


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À l’heure où nous écrivons ces lignes, le record de France du marathon de Clémence Calvin, sur le marathon de Paris, en 2h 23’41” n’a toujours pas été validé, puisqu’on ne connaît pas le résultat du contrôle antidopage qu’elle a subi au sortir de la course. Il est donc toujours détenu par Christelle Daunay. 

Si nous précisons cela, c’est qu’il y a lieu d’attendre ce qu’a raconté sa prise de sang : selon Le Monde, la semaine dernière, Calvin se serait enfuie lorsque des contrôleurs missionnés par l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD) se seraient présentés à elle lors d’un stage au Maroc, dans un lieu réputé pour sa facilité à trouver des produits dopants. Ce serait notamment son compagnon et entraîneur qui lui aurait permis cette fuite, des faits que la coureuse à la progression express a réfutés dans son ensemble. Ayant malgré tout pu prendre part au marathon de Paris dimanche (on vous passe les détails, c’est assez rocambolesque, et Le Monde en a déjà beaucoup parlé), elle est donc allée plus vite que Christelle Daunay. Profitons-en pour rappeler aussi que Calvin n’a jamais été contrôlée positive à des produits dopants.

Des effluves de dopage, un record de France du marathon, un entourage pas clair… Au Tangue, cela nous a rappelé étrangement une histoire pas si vieille, concernant justement La Réunion : de 2002 à 2008, ce même record, avant d’être battu par Daunay, était détenu par une Réunionnaise, Chantal Dallenbach. Elle non plus n’a jamais été contrôlée positive à quoi que ce soit. Mais les coïncidences ne s’arrêtent pas là.

 

Brimades, dopage et palmarès

 

En termes de palmarès, Chantal Dallenbach est un monument : plusieurs fois championne de France et de Suisse (elle a la double nationalité) du marathon après un très grave accident de la route au début des années quatre-vingt-dix, elle a aussi participé aux Jeux olympiques en 1996 sur le 10 000 m. Mais son nom reste accroché à celui de son mari et entraîneur de l’époque, Alain Dallenbach. Et cela a suffi aux médias et aux autres athlètes pour s’étonner de pareille domination dans le fond féminin, jusqu’à ce fameux record en 2002 (à propos duquel elle dit elle-même qu’elle aurait pu aller plus vite).

Alain Dallenbach est arrivé à La Réunion à la fin des années quatre-vingt. Ancien coureur cycliste de haut-niveau, il a fait partie des pionniers du triathlon en France, et de ceux qui ont importé le triple effort sur l’Île. Jusqu’à la fin de l’année 2006, il était surtout connu pour être l’entraîneur de sa femme, Chantal, donc, et de son fils issu d’un premier mariage Axel, jeune extrêmement prometteur en triathlon. Mais en novembre 2006, dans un dossier consacré aux jeunes sportifs entraînés par leur père, le magazine Sport & Vie consacre trois pages à Axel. Pour Alain, elles sont dévastatrices : le jeune homme y décrit un entraînement militaire imposé par son père à La Réunion, une déscolarisation, des brimades physiques allant jusqu’à l’évanouissement… La lecture du papier laisse sans voix. Il y explique aussi que, poussé par son père à devenir cycliste pro, il s’était retrouvé à porter les valises de produits dopants pour les coureurs de son équipe de l’époque, “soignée” par le docteur Michele Ferrari, celui qui allait ensuite s’occuper de la préparation à l’EPO de Lance Armstrong, entre autres. Le couple Dallenbach avait alors répondu qu’Axel était “fragile“, relativisant ses propos.

À ce moment, Chantal Dallenbach avait arrêté de courir : comme elle l’a confié dans une interview récente, elle avait dû stopper sa carrière à cause de douleurs persistantes dûes au chikungunya. Mais une autre histoire liant la famille Dallenbach au dopage n’allait pas tarder à éclater. Car le fils de Chantal et Alain, Alexandre, allait lui aussi faire parler de lui. Né en 1991, celui-ci était aussi un espoir du triathlon, lui aussi entraîné par son père. Mais en 2011, à vingt ans, il était contrôlé positif à la testostérone, et suspendu pour deux ans. 

 

Et maintenant, voilà les Longo – Ciprelli !

 

Au même moment éclatait en France un scandale lié au dopage encore plus important : L’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (OCLAESP) débarquait au domicile de Jeannie Longo-Ciprelli et de son mari Patrice Ciprelli dans le cadre d’une enquête suite aux révélations de L’Équipe concernant l’achat d’EPO par Patrice, entraîneur de Jeannie. Et qu’apprend-on dans le papier relatant cette descente ? “Depuis le début de l’enquête, plusieurs personnes ont été entendues dans la plus grande discrétion : […] Alain Dallenbach, ex-mari de Chantal Dallenbach, athlète française à la réputation sulfureuse, aujourd’hui retraitée. L’ex-couple présentait pour les enquêteurs un intérêt certain ; ils se sont mariés sous le regard de… Jeannie Longo, qui fut leur témoin. Associés dans un business hôtelier à La Réunion, leur amitié aurait vite périclité en raison d’une sombre histoire financière. Alain Dallenbach, domicilié en Suisse, s’est ainsi déplacé de son propre chef en France pour être auditionné par l’OCLAESP, promettant certaines révélations sur de supposées achats de produits dopants effectués il y a plusieurs années par le couple Longo. Un témoignage qui a très vite fait pschittt, l’homme, friable psychologiquement, disparaissant dans la nature.

Dans la famille Dallenbach, donc, tous les sportifs de haut niveau ont eu des liens très étroits avec le dopage. Tous, sauf Chantal, qui s’en est toujours défendu. Comme Clémence Calvin qui, dimanche, et malgré les soupçons, a réalisé une performance de haut vol sur le marathon de Paris. Un marathon de Paris qui avait déjà été le lieu du triomphe de Chantal, il y a dix-sept ans.

Loïc Chaux