Empoisonnés, les paysans !

L’Agence nationale de la santé publique vient de sortir un rapport dans lequel elle s’alarme qu’en 2010, 88% des travailleurs réunionnais dans le domaine de la canne à sucre avaient été “exposés à au moins un [produit phytopharmaceutique] considéré […] comme toxique pour la reproduction, provoquant un cancer ou induisant une perturbation du système endocrinien“. Ça craint pour nos paysans.


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Il était temps : le rapport de l’Agence nationale de santé publique (Santé publique France) est la première étude épidémiologique menée à La Réunion pour connaître l’état de santé des agriculteurs de la canne à sucre, en s’intéressant tout particulièrement à leur exposition aux produits phytopharmaceutiques (PPP). Remarquez, tant qu’on ne va pas chez le docteur, on n’est pas malades, après tout. Mais là, le réveil est difficile. On parle ici d’un véritable potentiel “scandale sanitaire” dans le milieu agricole, selon l’expression consacrée.

Intitulé “Évaluation des expositions professionnelles aux pesticides utilisés dans la culture de la canne à sucre à l’île de La Réunion et de leurs effets sanitaires“, ce rapport a été rédigé dans le cadre du programme MatPhyto, dont le but est justement d’évaluer les taux d’exposition des professionnels aux pesticides en France. À partir de l’identification des produits utilisés depuis les années soixante, de leurs effets sur la santé et des caractéristiques sociodémographiques des travailleurs de la canne à sucre, le rapport conclut clairement à des taux d’exposition effarants en ce qui concerne des produits bien dégueulasses pour la santé.

 

Le glyphosate, un problème parmi tant d’autres.

 

Depuis novembre, les lecteurs du Tangue savent que La Réunion était déjà en pointe en ce qui concerne l’utilisation des pesticides, avec notre deuxième place au classement des “Glyph’awards” et les différents chiffres issus de l’étude de l’époque. Ce que Santé publique France nous apprend, cette fois, c’est donc le lien entre ces recours aux pesticides et les travailleurs eux-mêmes.

Il faut distinguer plusieurs éléments dans cette étude. Sur le glyphosate, il faut d’abord rappeler que l’on commence tout juste à soupçonner, chez les professionnels, un lien entre cancers et utilisation à haute dose du glyphosate : la première méta-analyse concluant à cela date de février 2019. Malgré tout, elle annonce ainsi que le risque de développer un certain cancer du sang est accru de “41 % pour les travailleurs les plus exposés.” Soit les travailleurs de la terre.

Mais comme si cela ne suffisait pas – sachant qu’à La Réunion, comme nous l’expliquions en début d’article, on arrose déjà à tout-va de glyphosate – tout ce petit monde de la canne à sucre use et abuse de bien d’autres produits phytosanitaires ; principalement pour détruire les mauvaises herbes, comme le relève le rapport : “Les herbicides sont donc les principaux pesticides utilisés. Les autres traitements concernent, dans une moindre mesure, les insecticides (contre le ver blanc) et les rodonticides (contre les rats).” Parmi ces joyeusetés, on trouve du triclopyr (qui perturbe la production de testostérone), le gluphosinate (interdit en 2017 par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, car il était suspecté de provoquer des troubles respiratoires et des effets sur les cerveaux des embryons), le 2,4-D (perturbateur endocrinien en cas d’exposition régulière, mais provoque juste des vomissements, des diarrhées et des maux de tête en cas d’exposition cutanée à des doses élevées, ça va), le diuron (interdit en 2003, mais les agriculteurs avaient le droit de terminer leurs stocks jusqu’en 2008, histoire de profiter à plus long terme de ses brûlures en cas de contact avec la peau, ou de son action sur la baisse du nombre de spermatozoïdes). Ce qui est sympa, en plus, c’est que le nombre de traitements à l’hectare n’a, de plus, cessé d’augmenter dans le temps. Et on ne parle que des effets sur les paysans, là, même pas de ceux sur les sols (on vous raconte la fin du film : c’est pas mieux).

Après donc avoir fait ce bel inventaire de substances “pschittées” sur nos belles cannes, le rapport en arrive au nœud du problème : “En 2010, la plus forte prévalence d’exposition professionnelle à au moins une substance active considérée comme cancérogène ou reprotoxique ou perturbatrice endocrinienne est de 88 %. Cela signifie que, parmi l’ensemble des travailleurs agricoles de la canne à sucre à la Réunion, 88 % ont été exposés à au moins un pesticide considéré dans notre étude comme ayant des effets toxiques pour la reproduction ou cancérigènes ou perturbant le système hormonal.” En termes de chiffres, cela équivaut à environ 6330 travailleurs agricoles, dont 4591 hommes (72,5 %) et 1739 femmes (27,5 %). Oui, ça fait du monde. Mais on parle ici de 2010, l’année la plus forte constatée ; il faut rajouter à cela des relevés effectués en 1981, 1989 et 2000. Ce qui rajoute encore du paysan éventuellement intoxiqué.

 

Même pas protégés.

 

La principale objection qui pourrait être faite à ce rapport réside dans le fait que ses auteurs ont travaillé uniquement sur des documents – précis, certes – mais sans avoir pu accéder à la manière dont les travailleurs liés au monde agricole utilisaient ces produits. Après tout, comme stipulé sur les emballages des produits phytosanitaires, faut se protéger, et ça ira impec. Sauf que Le Tangue, lui, a déniché une “Étude sur l’utilisation des produits phytosanitaires et des équipements de protection en agriculture à la Réunion” commandée par la Daaf, datée de 2017, et portant sur l’année précédente. On y apprend que 12% des personnes interrogées affirment ne pas avoir d’équipement de protection individuelle (EPI) ; 5% n’utiliser que des bottes et des gants ; 9% rajouter un masque. Ce qui fait 74% de personnes se protégeant correctement ? Même pas : les auteurs de cette étude le concèdent eux-mêmes, le questionnaire n’étant pas anonyme, certains ont répondu se protéger, sachant que c’était obligatoire. De plus, lors de visites sur les exploitations, il s’avère que certaines personnes ayant affirmé se protéger n’étaient pas capables de fournir un EPI. Selon les renseignements du Tangue, il semble que les manipulations de produits phytosanitaires – surtout lors des préparations des bouillies – ne soient pas souvent accompagnées des précautions requises, notamment par habitude ou à cause de la chaleur et de l’inconfort : les produits vendus dans le commerce ne sont pas adaptés à nos latitudes. Et puis, avant les années deux mille, les EPI étaient tellement rares dans les exploitations réunionnaises, que cela a bien laissé le temps aux agriculteurs d’en prendre plein les narines et les pores depuis les sixties.

Quand Le Tangue répétait que la culture de la canne à sucre était une aberration économique et écologique, il ne demandait pas à tous les agriculteurs de s’empoisonner, hein. Qu’ils restent encore un peu avec nous, quand la culture de la canne sera terminée : faudra bien faire pousser, enfin, des trucs à manger. Et sans trop de cochonneries pulvérisées dedans. C’est pour eux aussi, qu’on dit ça.

Loïc Chaux (avec A. R.)