Boxeur, coquelicots et béton

Épisode 7. Le Tangue aime bien la campagne. Surtout celle des municipales. En ville et dans les champs, il flaire les embrouilles.

 

Samedi 9 novembre

À Saint-Pierre, les électeurs doivent se demander pourquoi ils iraient voter. À croire le staff de Jean-Gaël Anda, les jeux sont déjà faits. L’opposant à Michel Fontaine a annoncé sa candidature en étant présenté comme le futur locataire de la mairie : “Mesdames et Messieurs, notre maire, votre maire, le nouveau maire de Saint-Pierre : Jean-Gaël Anda“, a lancé le speaker. Si l’on suit bien, il ne reste qu’une seule incertitude à ce scrutin : Jean-Gaël Anda sera-il élu au premier ou au second tour ?

Le RN a envoyé deux émissaires à la Réunion, Nicolas Bay et Jérôme Rivière pour préparer les municipales. Une visite quasi secrète, sauf sur les terres du Tampon. Selon le JIR, les deux cadres du Rassemblement nationale ont rencontré “plusieurs maires dont André Thien-Ah-Koon, les autres ayant souhaité la discrétion sur des visites privées.” Bref, pour ces élus, c’est un sacré casse-tête : comment récupérer des voix de sympathisants de Marine Le Pen tout en ne s’affichant pas comme soutenu par son parti ? La fameuse transparence ou la fin des pratiques d’arrière-cuisine dont tant de politiques nous rebattent les oreilles.

À Saint-Denis, Philippe Naillet ressemble un peu à un boxeur K.-O. debout et qui a du mal à quitter le ring. À l’Assemblée nationale, Annick Girardin a annoncé la mort du Quadrilatère Océan. Elle ne l’a pas dit ainsi, mais l’opération a tourné au fiasco puisque 24 millions de crédits consacrés au logement n’ont pas été consommés et que le promoteur est défaillant. Mais Philippe Naillet, adjoint de Gilbert Annette et président de la Sodiac, ne veut rien savoir. Quitter à tomber dans le déni. Il annonce dans Le Quotidien qu’il va écrire à la ministre pour intensifier les échanges avec ses services pour avancer.” On a comme l’impression qu’il aurait fallu se montrer “intense” bien avant.

 

Dimanche 10 novembre

On sait maintenant pourquoi la commune de Saint-Benoît se trouve dans un tel état de délabrement. C’est la faute aux “administratifs”, estime le candidat Patrice Selly, qui rend hommage à Jean-Claude Fruteau après l’avoir descendu en douce pendant des semaines. Selon lui, à Saint-Benoît, l’administratif a pris le pas sur le politique. Certains ont profité d’une fatigue, d’une usure du pouvoir pour prendre le contrôle, les élus ont été bordés.” Et bientôt, ce sera la faute des électeurs ?

 

Lundi 11 novembre

On ne peut pas s’empêcher d’aller faire un tour sur la page Facebook de Thierry Robert, qui a le chic pour nous faire éclater de rire. Là encore, c’est réussi. Il ne s’agit pas de faire de l’ancien député une tête de Turc, mais celui-ci a le don pour poster des trucs relou. On vous passe les attaques systématique contre son ancien protégé Bruno Domen. Pour célébrer les 101 ans de l’armistice mettant fin à la grande boucherie qu’a été la guerre de 14-18, l’ex-maire de Saint-Leu candidat malgré son inéligibilité nous rappelle à “nos obligations, notre devoir de mémoire”. Thierry Robert est donc allé pêcher sur un site dédié à “L’ivresse d’un amour éternel” une pauvre photo de sépultures avec des coquelicots en surimpression. Sans doute celles de soldats britanniques tombés sur le sol de France. Difficile de savoir. Un peu maladroit quand, en France, il est de tradition de rendre hommage aux Poilus à travers le Bleuet. Mouvement qui soutient les combattants d’hier et d’aujourd’hui mais aussi les victimes d’actes de terrorisme. Thierry Robert veut nous expliquer que le 11 novembre n’est pas qu’un jour férié mais c’est un peu raté.

 

Mardi 12 novembre

Cyrille Hamilcaro is back, selon Zinfos. Le suspense était limité. Avec le soutien de Didier Robert, l’ancien maire annonce malgré ses casseroles judiciaires qu’il se lance dans la course à la mairie. Cyrille Hamilcaro est donc un vrai candidat. Un rôle qui doit le changer de celui de faux maire. Car c’est bien pour avoir exercé le rôle de maire en coulisse et à la place de Patrick Malet, alors qu’il était inéligible, que Cyrille Hamilcaro doit ses derniers soucis avec la justice et le risque d’être bientôt renvoyé en correctionnelle.

On le sent depuis un moment, cette campagne va être terrible avec des sales coups et des accusations odieuses. La preuve à Bras-Panon, où les flingues sont de sortie. Le 3e adjoint, Raymond Tong-Yette, a réussi dans un article au Jir à dessouder le premier adjoint de la commune en estimant qu’un autre conseiller fera un bien meilleur premier adjoint que le titulaire pour “élever le niveau”. Mais ce bon Raymond a réussi aussi le tour de force de dézinguer son nouvel ami sans le vouloir vraiment en racontant sur un ton badin que, lors d’une formation à Bruxelles sur les fonds structurels européens, celui-ci “s’était endormi” en salle de commission européenne des Régions. Elle pue cette campagne.

 

Mercredi 13 novembre

On vous l’a dit la semaine derrière, on aime bien Alain Armand quand il sort du tribunal avec la banane en ironisant sur son côté “Balkany péi” après avoir pris cher, notamment dix ans d’inéligibilité. Pas de quoi donc le déstabiliser, en façade : l’élu dionysien annonce sa candidature à Saint-Denis face à son ancien allié. Alain Armand a formé un pourvoi en cassation et peut donc se présenter. En revanche, il y a beaucoup moins de panache chez l’élu quand il dénonce un procès politique pour m’empêcher d’être présent aux municipales. Le coup du complot, on a déjà tellement entendu ça, ici et ailleurs…

Le même Alain Armand, qu’on sait proche de Didier Robert, se montre aussi très faux-cul avec Gilberte Annette. Celui qui a été son adjoint aux finances dit, dans Le Quotidien, s’engager “sans esprit de vengeance”. Tu parles ! Car cela ne l’empêche pas de qualifier Gilbert Annette de “summum de la déception” avec “un bilan catastrophique”. Et d’annoncer qu’il faut “mettre fin à des pratiques de favoritisme et de clan inadmissibles.” Qu’est-ce que cela aurait été s’il voulait se venger…

Il est toujours croquignolesque de voir comment les municipalités deviennent réactives à quelques semaines des élections. Ainsi, après la publication par le JIR d’un article sur la piscine municipale de Sainte-Suzanne en chantier, et dont le bassin est un gîte pour moustiques, la commune assure qu’il n’y a “aucun risque” pour les habitants. Tellement pas de risque que le bassin devrait être vidangé au plus vite et que le chantier à l’arrêt doit reprendre de façon “imminente”. C’est la fameuse accélération du temps.

 

Jeudi 14 novembre

Figure du Collectif pour la défense du domaine public maritime, qui a fait démonter les paillotes de l’Ermitage, Karl Bellon jurait à tout le monde que son combat n’avait rien de politique. Et qu’il s’investissait en tant que citoyen dans la défense de l’environnement. Et voilà que ce que beaucoup d’esprits aiguisés présageaient est arrivé. Le toubib saint-paulois, dont on sait la proximité avec Didier Robert, milite désormais dans un comité de soutien en faveur de l’ancien maire de Saint-Paul, Alain Bénard. futura-sciences.com/planete/questions-reponses/nature-memoire-poissons-rouges-1364/ ?

Ce dernier est même qualifié de “visionnaire” par Karl Bellon. Un visionnaire qui, faut-il le rappeler, a été condamné pour avoir injurié le préfet Amaury de Saint-Quentin dans l’histoire des paillotes. Mais aussi à un an avec sursis et à trois ans d’inéligibilité, dans l’affaire des factures d’eau. On se souvient qu’Alain Bénard avait été reconnu coupable d’avoir réglé les factures d’eau impayées de Saint-Paulois, dont la somme s’élevait à plus de 500 euros par foyer. 865 Saint-Paulois avaient bénéficié de cette prise en charge de leurs factures d’eau. Une façon “visionnaire” de faire de la politique.

Plutôt que de présenter sa propre liste sous l’étiquette PCR, Julie Pontalba rejoint la liste de Gilbert Annette, apprend-on dans Le Quotidien. Pressentie comme tête de liste avec des élus de la France Insoumise, la militante communiste a préféré jouer la carte de la sécurité en rejoignant la majorité municipale. Elle ambitionne d’être “utile” et de combattre “la grande pauvreté”. Il s’agit surtout de lutter contre la grande pauvreté des scores du PCR.

Elle est bien bonne celle-là. Le Quotidien raconte comment un fonctionnaire de la préfecture chargé du contrôle budgétaire a donné ses bons conseils au directeur financier de la Plaine-des-Palmistes pour faire passer le budget dont l’opposition devenue majoritaire ne veut pas. “Vous pourriez peut-être mettre en avant le risque de blocage de la commune et l’absence de paie des agents…” Argument repris dans une note destinée aux agents communaux. Le pire est que c’est Marco Boyer qui a cafté sur ce genre de gentil conseil donné par la préfecture en affichant le message sur grand écran dans la salle du conseil municipal. C’est ce qui s’appelle avoir le sens de la reconnaissance. Merci Marco.

 

Vendredi 15 novembre

Bon alors, il se lance à Saint-Denis, DR ? Didier Robert, car il s’agit de lui, ne semble plus aussi sûr de lui de vouloir conquérir la mairie du chef-lieu. Entre ses soucis pour boucler le budget 2020 à la Région (lisez Le Tangue !), les enquêtes judiciaires qui tournent autour de son mandat (petit rappel Imaz Press, salutaire), les manœuvres à droite, celui qui se voyait bien croiser le fer avec Gilbert Annette, lui-même pas sûr de repartir pour le combat, estime qu’il est urgent d’attendre. “Il n’y a jamais de risque à arriver trop tard. Trois mois, c’est long”, prophétise-t-il dans le JIR. Son fidèle soutien, Jean-Jacques Morel en est, lui, à citer du Mitterrand dans le texte : “Il faut donner du temps au temps.” L’avocat essaie même de nous faire croire que la Terre est plate : “Le nom d’une tête de liste, ce n’est quand même pas une question centrale aujourd’hui, ce n’est en tout cas pas existentiel.” Donc, on aura compris que rien n’est très clair à droite. Et que du côté de Paris, de grands penseurs tentent de le contraindre à se rabibocher avec le clan Dindar pour une liste commune. Ce qu’il préfère appeler lui-même, en pure langue de bois, “être dans une réflexion de vraie construction.” Il est vrai que jusqu’à récemment, on se trouvait plutôt dans une logique de destruction.

Dans le camp de la majorité dionysienne, on est aussi dans l’analyse lexicologique et le décodage des postures pour comprendre qui fera quoi. Ainsi, tous ceux qui ont assisté au meeting de l’équipe sortante n’ont pas manqué de remarquer que Gilbert Annette a pris la parole en premier avant de laisser la place à Ericka Bareigts. Et que le premier n’est pas resté pour le discours de la seconde. Et, plus encore, l’ex-ministre des Outre-mer a parlé du maire au passé. Nous voilà bien avancés…

À Sainte-Marie, Yves Ferrière semble avoir des dons de prestidigitateurs. Membre de l’équipe de Jean-Louis Lagourgue depuis 2000, l’adjoint veut nous faire croire qu’il est capable de “lancer une dynamique nouvelle.” Et sans rire, il explique que “nous devons travailler avec et pour la population.” Les derniers rapports de la Chambre régionale des comptes, suivi d’enquêtes pénales, ont surtout montré qu’un petit clan autour du maire a surtout travaillé pour lui-même. D’où l’intérêt pour Yves Ferrière de lancer une consultation citoyenne afin de savoir quels sont les “attentes et les projets” qu’attendent “les administrés et les jeunes”. Le résultat pourrait faire mal.

Coucou, il est là sans être être là. Présent pour l’inauguration du futur complexe commercial de Casabona, Michel Fontaine est pourtant, nous explique étrangement Le Quotidien“en retrait pour cause de campagne électorale”. Ce serait bien une première, pour un élu, de se cacher pour un tel événement. D’autant plus que si l’on en croit le JIR, dont l’actionnaire Abdul Cadjee est l’un des promoteurs de ce complexe, le chantier vaut vraiment le détour avec “ce ballet incessant” d’engins qui “escaladent les monticules et consolident avec leur godet les talus instables.” Et l’intensité poétique monte d’un cran dans le lyrisme quand on apprend que “chaque jour l’armée de maçons mobilisés coule en moyenne 100 mètres carrés de béton.” Que c’est beau ! Et dire qu’il y a des abrutis qui s’indignent de l’imperméabilité croissante des sols à cause de la bétonisation de la Réunion.

La rédaction du Tangue